Alain Henriet : « Réaliser les 142 planches de « La Vallée des oubliées » a radicalement changé ma méthode de travail. »

Par Charles-Louis DETOURNAY 17 décembre 2025 
Après dix albums co-réalisés avec Yann chez Dupuis (Dent d'ours et Black Squaw), Alain Henriet entre au Lombard par la grande porte, à savoir la collection Signé, pour réaliser un western scénarisé par Pierre Dubois (Sykes, Texas Jack). Nous suivons un ancien hors-la-loi qui a quitté son gang, dégoûté par leur goût du sang. Mais retrouvé par ses anciens comparses, il tombe dans une embuscade et est laissé pour mort... jusqu'à ce qu'une fillette le retrouve. Il est alors emmené au sein d'un fortin, caché aux yeux des hommes. Et pour cause, seules des femmes y habitent et tentent de se protéger de la fureur de l'Ouest.

Comment a démarré ce projet dans la prestigieuse collection Signé du Lombard ?

J’étais en contact avec mon futur éditeur Mathias Vincent, nous avons évoqué plusieurs pistes concernant un futur projet… Un matin, je me suis réveillé en me disant que j’allais rédiger une liste de ce que j’avais déjà réalisé ces 20 dernières années et que je ne voulais plus faire pour le moment : des courses de voitures, la Seconde Guerre mondiale, des ambiances de polars, des avions, etc. Bref, beaucoup de mécaniques et du contemporain avec des bâtiments. Et là, j’avais envie de travailler sur d’autres choses. Je me suis donc demandé si le moyenâgeux pourrait me tenter, mais je ne connaissais strictement rien aux armures et aux costumes d’époque. Puis j’ai pensé au western, un genre que j’adore au cinéma et qui me livrerait son lot de cadres naturels, ainsi que de véritables trognes pour les personnages.

Encore fallait-il trouver un scénario qui vous convienne ?

Oui, mais à ma grande surprise, cette étape-là a été très rapide ! Car au moment où j’envoie ma réponse au Lombard, Pierre Dubois téléphone la même semaine - après 7 ans d’absence !- à Gauthier Van Meerbeeck, directeur éditorial du Lombard, en lui indiquant qu’il est en train d’écrire un nouveau western. Gauthier apprécie beaucoup ce que Pierre réalise (il a publié ses deux derniers westerns avec Dimitri Armand), et comme il en parle avec Mathias, ils se disent directement que ce serait super si Pierre et moi pouvions collaborer.

Quel a été le point de départ du récit écrit par Pierre Dubois, où ces femmes se sont recluses ?

Cette histoire est purement fictive, mais le point de départ se situe dans un film que Pierre a vu jeune et qui l’a beaucoup marqué. Il s’agissait d’un convoi de femme dont tous les hommes avaient été décimés par des attaques d’Indiens. Pierre a donc imaginé une suite, une sorte de prolongement du film, et comme il dispose d’une immense culture western, il a nourri son histoire avec plein d’autres éléments assez astucieux.

Vous vous êtes donc rencontrés pour en parler ?

Oui, Gauthier, Mathias et moi sommes partis chez Pierre en 2021, nous avons passé une magnifique journée : le synopsis me plaisait beaucoup et de plus, Pierre écrit très bien.

La photo de la rencontre à quatre : Gauthier Van Meerbeeck, Pierre Dubois, Alain Henriet et Mathias Vincent (de g. à d.)
Photo : DR.

Si vous avez mis votre projet sur les rails il y a quatre ans, pourquoi a-t-il mis si longtemps avant de se réaliser ?

Pour plein de bonnes raisons, à commencer par le fait que je devais terminer ma série Black Squaw avec Yann. J’ai en même temps réuni beaucoup de documentation, avant de me faire une pause de quelques mois sur Black Squaw. Ce temps m’était nécessaire pour réaliser beaucoup de recherches afin de trouver le style que j’allais employer sur ce western car je changeais complètement d’univers et qu’il fallait que je trouve mes marques. Puis, une fois celles-ci plus ou moins cernées, j’ai alors réalisé les vingt premières pages au crayon.

Une fois ce galop d’essai terminé, histoire de montrer dans quelle atmosphère j’imaginais le récit, j’ai alors terminé Black Squaw et il y a aussi huit pages de XIII qui sont venues s’intercaler. À ce moment, j’ai vraiment pu me lancer dans ce récit, le plus long que je n’ai jamais réalisé car il représente l’équivalent de trois albums classiques, donc un travail bien plus conséquent que ce que j’avais réalisé par le passé.

Comment vous êtes-vous documenté concernant le western, ce genre que vous abordiez pour la première fois ?

Via Internet, bien entendu, mais je connaissais également deux-trois personnes qui sont expertes en la matière et qui ont accumulé énormément d’ouvrages comme Michel Desgagnés, un ami canadien qui m’aide énormément depuis le tome 2 de Dent d’ours. Puis j’ai revisionné des films afin de bien comprendre le cadre général. En fait, le plus compliqué ne se situe pas par exemple dans les bâtiments, mais dans les petits détails : qu’est ce qui peut traîner par terre dans la rue ? Cela semble anecdotique, mais ces petites choses-là rendent le visuel vivant, mais c’est aussi le plus compliqué à dénicher.

Quelle a été votre approche pour aborder graphiquement cette thématique si spécifique qu’est le western ?

Je suis simplement parti de vieilles photos d’époque que l’on peut trouver sur le net ou dans des revues spécialisées, comme références visuelles et documentaires. Comme tout le monde, je dispose de mes albums de western, mais je ne m’en suis pas occupé. Les images que j’ai en tête proviennent plutôt de films et graphiquement, je n’ai rien changé à mon dessins, il est le même que dans mes séries précédentes, je m’adapte juste à l’époque. Avec ma coloriste Usagi, nous avons donc décidé d’aborder l’album de manière habituelle.

J’ai entendu certains parler de codes propres au western, mais j’avoue que je ne vois pas vraiment ce qu’ils évoquent. D’ailleurs, existe-t-il encore des codes narratifs imposés ? Je pense que chacun travaille comme il le sent, du moment que c’est lisible.

L’importance de votre collaboration à tous deux, avec votre coloriste, se ressent à chaque page. Comment avez-vous travaillé ?

Je lui fais une totale confiance. Ainsi que j’en parlais encore hier avec Gazzotti, Usag est une très bonne coloriste, qui connaît son métier depuis plus de vingt ans. On peut donc se reposer sur elle sans devoir penser aux couleurs, car on a déjà beaucoup de choses à gérer en plus de cet aspect-là. Bien sûr, je lui ai parfois donné quelques indications primordiales : il fallait sentir le temps avancer au cours de l’album et entre les séquences, ce qui induit une grande variété de couleurs dans l’album. Chaque fois qu’il y a une séquence qui change, il faut qu’on comprenne que c’est un jour différent. Cette indication dans les atmosphères évite de mettre un récitatif du genre « Deux jours plus tard. », le lecteur doit le ressentir instinctivement.

Concernant les éléments récurrents comme les personnages, est-ce qu’elle vous a présenté différentes propositions avant de se lancer dans les pages ?

On était directement d’accord pour le personnage principal, elle a fait deux-trois essais pour le cheval, mais cela a été assez évident. J’ai été plus étonné avec la veste bordeaux du trappeur. Et elle m’a expliqué très logiquement : « Avec les éléments naturels, l’ensemble de l’album se tient dans les bruns et les verts, j’ai besoin d’un élément qui ressorte, comme ce rouge carmin. » C’était une excellente idée narrative, ce qui valide d’autant plus la présence de son nom sur la couverture.

Comment avez-vous travaillé sur ce épais one-shot, qui est également une première dans votre carrière ?

Gauthier Van Meerbeeck m’avait déjà informé que la collection se compose de one-shots d’une centaine de page. Cela m’avait impressionné, comme si je passais de la construction d’une maison à un building… sans savoir que j’allais finalement arriver à un total de 142 planches au final. Alors je me suis aligné sur le mantra de me faire plaisir. Il m’a dit : « Privilégie le dessin sans négliger la narration, mais sois également visuel, avec de grandes cases si besoin. »

Un autre élément essentiel tient dans le découpage. Je sais que Pierre Dubois écrit ses récits comme un roman, mais de votre côté, cela fait une dizaine d’années que vous bénéficiez des découpages très précis de Yann sur Dent d’ours et Black Squaw !

Au début, j’avoue que j’ai avancé doucement parce que je n’étais pas habitué à recevoir le scénario sous forme de petit roman ou de nouvelles. Parfois il faut retirer quelques morceaux parce que la narration écrite est différente de la bande dessinée, mais il fallait d’autres fois ajouter des éléments pour adoucir une transition. Jouer sur la taille des cases me permettait de tirer ou d’écraser l’action, surtout lorsqu’un groupe de personnages passent quatre jours à traverser une région.

Si on compare maintenant les deux méthodes de travail, avec Pierre Dubois et avec Yann, qu’est-ce qui vous plairait le plus dans le futur ?

Très honnêtement, après avoir pris le temps de m’accaparer cette méthodologie sur les vingt premières pages, je me suis rendu compte que je ne m’étais jamais autant amusé dans mon travail ! À un tel point que j’ai changé toute la narration dans le dernier tome de Black Squaw, de la première case à la dernière case. Je ne voyais plus du tout les choses de la même manière. J’ai bien entendu maintenu l’histoire, les situations et les dialogues de Yann, mais j’ai adapté tout le reste.

Cet ouvrage de La Vallée des femmes oubliées représente donc un véritable tournant dans votre carrière ?

Je me suis rendu compte que le découpage mis en place par le scénariste, qui est bien entendu une partie de son travail, je préfère en réalité le réaliser moi-même. Si on me donne maintenant un roman à adapter, je pourrais m’en charger seul. Car de cette manière, je contrôle vraiment la narration en enlevant ce qui n’est pas absolument nécessaire, en regroupant des dialogues importants tout en retirant d’autres plus superflus. Et inversement, j’ai rajouté dans ce cas-ci des choses qui manquaient dans la narration : des pages entières que j’ai faites car Pierre évoquait il des éléments importants sans les montrer.

Fort de cette prise de conscience, vous savez donc de quelle manière vous voulez travailler dans le futur ?

Oui, au point que j’ai déjà décidé de faire trois westerns de la même ampleur, toujours avec Pierre et dans la collection Signé.

Trois westerns de 140 pages ! Mais vous êtes partis pour dix ans de travail ?!

Non, j’estime que le second, que je viens de finir de découper, fera 122 pages, à savoir un an et demi de travail.

122 pages en 18 mois, cela fait 7 pages par mois, un rythme bien plus rapide qu’auparavant, même sur cet album que vous venez de finir. Allez-vous vous faire assister pour tenir ce rythme ?

Une version N&B limitée est également parue

Non, pas du tout, je dessine toujours seul, il s’agit tout simplement de ma nouvelle manière de travailler. Au début de La Vallée des oubliées, il m’a effectivement fallu du temps pour trouver ma documentation, mon style, sans parler du découpage et du reste, cela a donc été laborieux. Puis je me suis mis au travail comme de coutume, tout en me rendant compte qu’en maintenant mon précédent rythme, il me faudrait trois ans minimum pour acheter ce one-shot, et je risquais de me lasser, voire de déprimer sur ma page.

Fort de ce constat, je me suis donc pris en main en m’imposant un nouveau rythme de travail, plus de temps au travail, moins de distractions, moins de sorties. Résultat : une moyenne de douze heures de travail par jour, week-end compris. Étonné par ce nouvel élan, mon éditeur qui voyait les pages tomber, m’a alors proposé d’avancer d’un an la date de parution de l’album. J’ai accepté un peu trop rapidement, avant de me rendre compte de ce qui restait à faire. Je me suis donc passé à 14h de dessin par jour, et au final 90 planches dessinées en 10 mois pour tenir le délai. J’ai même fini un mois en avance !

L’expérience fut challengeante, mais enrichissante. Sans aller jusque 9 planches par mois, si je compte tout le travail préparatoire, je pense vraiment tabler sur un nouveau rythme de sept planches mensuelles, ce qui permet de me lancer dans ces ouvrages de plus longue haleine. D’où les trois nouveaux westerns que j’ai signés : en route vers de nouvelles aventures !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Par Charles-Louis DETOURNAY

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782808211918

La Vallée des oubliées - Par Pierre Dubois, Alain Henriet & Usagi - Le Lombard

Acheter :

– la version couleur standard
– la version noir et blanc

Lire l’annonce de l’exposition des planches de cet album

Photo d’Alain Henriet en médaillon et en survol : Charles-Louis Detournay.

Le Lombard ✍ Pierre Dubois ✏️ Alain Henriet 🎨 Usagi à partir de 13 ans Western Bordeaux
 
Participez à la discussion
2 Messages :
  • Bravo pour ce travail, mais la palette de couleurs très numérique m’a complètement sorti de l’album. Le rendu est assez moche à mon goût et d’autres amis lecteurs n’ont pas adhéré. Chacun ses goûts, mais la couleur informatique peut hélas laisser très froid.

    Répondre à ce message

    • Répondu par jeanphi le 24 décembre 2025 à  21:16 :

      J’ai exactement le même sentiment pour ce qui est des couleurs informatiques, hélas ce n’est pas le seul album qui est dans ce cas.
      Pour l’histoire elle-même, je l’ai trouvée tirée en longueur, beaucoup trop de passages ne servent pas le scénario, et cette histoire d’un fortin uniquement habité par des femmes, soi-disant, à l’écart du monde civilisé, me semble trop tiré par les cheveux. Une déception en ce qui me concerne.

      Répondre à ce message

CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Charles-Louis DETOURNAY  
A LIRE AUSSI  
Interviews