On récapitule. Six millions de dollars en 2024 pour Action Comics n°1 d’un côté. 9,12 millions de dollars pour Superman n°1 lancé un an plus tard après le succès considérable du précédent de l’autre. Avec un record pulvérisé en novembre 2025 par ce dernier, voilà que le super-match des super-bariolés en capes, même s’il s’agit du même personnage dans deux magazines différents, ne pouvait assurément en rester là.
Alors...
Donc aujourd’hui nouveau direct au menton du Superman d’Action Comics n°1 au Superman du comic book Superman n°1. En représailles du coup de pied aux fesses asséné il y a quelques mois par ce dernier. Ça chauffe. Et pas seulement pour les mains qui se frottent.
Nouveau record.
Justice est faite peut-on penser, en tout cas pour l’instant. Parce qu’un exemplaire de cet Action Comics n°1, comic book qui allait lancer vraiment ce format pour quelques belles décennies de lecteurs avides, le solide Superman en étendard, vient de se vendre pour 15 millions de dollars !
Ce qui en fait la BD la plus chère du monde. Qui se permet même de battre le record, et c’est une première pour une bande dessinée, en surpassant celui d’une carte de collection de baseball. Même la plus chère de tous les temps, celle à l’effigie de la recrue Mickey Mantle de 1952, qui s’était vendue pour la dernière fois à 12,6 millions de dollars. Il s’agit même apparemment du prix le plus élevé atteint par un objet de collection de la culture populaire. À voir.
Quand on pense que papa Kent, père adoptif du jeune Superman, lui déconseillait d’y jouer, au baseball, pour ne pas risquer d’être démasqué par sa super-force de rescapé de la planète Krypton...
Par ailleurs on estime qu’il existe une centaine d’exemplaires d’Action Comics n° 1. Dans des états de conservation très divers. Fouillez vos greniers et caves, on ne sait jamais après tout.
Discrétion.
Comme souvent, l’acheteur et le vendeur ont tous deux souhaité rester anonymes. Cependant l’exemplaire de Superman n°1 ne perd pas complètement la main dans l’histoire, puisqu’il conserve le record de vente pour une mise aux enchères. Ici, avec les 15 millions de dollars, on parle d’une transaction entre particuliers.
Record, d’accord, mais aussi...
On commence vraiment à le comprendre, mais dorénavant pour qu’un record se batte, prenne corps, de l’ampleur : il faut aussi une petite histoire autour, intriguante, poignante, minutée. Un petit exercice éprouvé de communication.
Ici c’est l’histoire d’un exemplaire d’Action Comics n°1 qui a appartenu à l’acteur Nicolas Cage qui nous est versée.
Ainsi en 1992, cette bande dessinée américaine était déjà la plus chère jamais vendue, acquise pour 82 000 dollars lors d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s. Un fascicule acheté en 1996 par l’acteur pour la somme de 150 000 dollars chez Metropolis Collectibles et ComicConnect.
Nicolas Cage grand collectionneur et encore plus grand fan de comics, qui accessoirement devait jouer Superman sous la direction du mythique et gothique Tim Burton.
Vol.
Cependant l’acteur se fait voler son exemplaire quatre ans plus tard lors d’une fête à domicile. 11 ans de disparition pour le très rare comic book envolé.
La police et Stephen Fishler PDG de Metropolis et de ComicConnect, le retrouvent dans un box de stockage en Californie et le rendent à l’acteur. Qui finit par le revendre aux enchères pour 2,2 millions de dollars.
Auparavant Nicolas Cage avait déjà revendu en 2002 une grosse partie de sa collection de BD suite probablement à quelques revers de fortune économiquement parlant. Avant de recommencer à investir avec gourmandise quelques gros paquets de dollars pour reconstituer une partie de la collection qui concrétise cette passion si chère à son cœur.
Superlatifs.
On nous parle aussi, dans l’élan et pour faire bonne mesure, de ce comic book : Action Comics n° 1, véritable Graal, saint des saints de tous collectionneurs.
On nous sert aussi sans coup férir une référence à la Joconde, elle aussi dérobée, en 1911, et disparue 2 ans cachée sous le lit de son vil voleur... Ce qui a fait de Mona Lisa nous dit-on, une icône mondiale !
Comme attendu, Stephen Fishler et Vincent Zurzolo, président de Metropolis et de ComicConnect, deux courtiers spécialisés en bandes dessinées ayant négocié la vente, y vont dans un communiqué de la litanie dithyrambique typique destinée à faire de cet exemplaire un objet unique : "Voici l’ironie, pendant ces onze années, sa valeur a explosé" lance l’un, tandis que l’autre déclame agrippé à la même ligne, y’a pas de raison : "Si elle n’avait pas été volée, elle aurait été vendue bien plus tôt avec le reste de sa collection et aurait rapporté beaucoup moins. En fin de compte, grâce au vol et à la récupération ultérieure de cette BD, Nick a réalisé un profit considérable."
Plus-value.
Quand on y songe il y a de quoi rester coi : 15 millions de dollars, cent cinquante millions de fois le prix de couverture de 10 cents du fascicule en 1938. Pour ce dernier record qui ne se fera pas au profit de Nicolas Cage on le précise.
Du coup tout à son enthousiasme : "Metropolis gère chaque année des ventes privées totalisant des millions de dollars", a aussi déclaré avec toujours autant d’à-propos Zurzolo. "Depuis plus de 26 ans, nous avons le plaisir d’aider des collectionneurs et des investisseurs passionnés à acquérir les bandes dessinées de leurs rêves, mais c’est encore plus gratifiant de savoir que cet exemplaire d’Action Comics #1 a trouvé un bon foyer." C’est réconfortant.
Bien sûr, Zurzolo défend ses intérêts et il en a parfaitement le droit, lui comme d’autres simple maillon d’un système bien huilé.
Perlimpinpin, doux rêve et berceuse pour un bon sommeil.
Une belle histoire en somme, comme la finance et le libéralisme à l’anglo-saxonne qui gagnent du terrain les aiment tant. Miam. Ce qui donne aussitôt envie, on le comprend, en ces temps de grandes pleurnicheries et de susceptibilités où l’humour peine à trouver sa place, de régurgiter béatement les incantations idéologiques de sauveurs du monde instrumentalisées par les milliardaires jamais en panne ; histoire de faire regarder ailleurs que là où ça se passe. Surtout si ces milliardaires ou gros fortunés se glorifient du titre de philanthropes a-t-on envie de préciser à la volée.
Sommeil encore.
Ce n’est pas nous grands amateurs, et grandes amatrices, de belles histoires et de poudre de perlimpinpin qui allons faire la grimace devant ce beau récit et ce record ; puisque dans le même élan nous pourrons aussi oublier que quelques-unes -quelques-unes seulement, hein- de ces grandes manœuvres de gros sous dans le domaine de la spéculation du marché de l’art en général, et l’art contemporain en particulier, sont parfaites dans l’exercice d’un blanchiment d’argent qui déstabilise et décompose les sociétés humaines dignes de ce nom.
Phénomène de foires.
Comme on le sait la baguette du magicien, le popotin de son assistante -la fameuse manœuvre de "diversion"- sont les subterfuges favoris à la disposition de l’illusionniste et du monde du spectacle pour faire regarder ailleurs, loin du procédé et de la mécanique en exercice. Le boniment en fait partie tout autant. Le tour est joué.
Héritage.
D’ailleurs Superman dont on aurait bien besoin au regard des perspectives incertaines qui nous accablent soudain dans l’actualité, son costume, la cape, le slip sur le collant, sont directement issus de l’héritage des baraques de foires.
Quand on pense aussi que la méfiance envers les comics qui explosaient en propositions dans les années 50, en plus des assertions du psychiatre Fredric Wertham et son livre Seduction of the Innocent, venait en partie du soupçon d’être, parmi d’autres, une machine à blanchir l’argent du crime organisé.
Dans cette affaire de record tout récent, bien sûr rien n’est là pour affirmer que ce soit le cas, attention ; même si les histoires trop belles sont toujours parfaites pour endormir la vigilance des petits et des grands. Même avec les meilleures intentions du monde.
Rendez-vous.
Mais baste, haut les cœurs, toute belle histoire a sa morale, pas vrai ? Revenons plutôt aux bourre-pifs des Supermans par fascicules interposés et poignées de dollars qui volent. C’est bien plus rigolo. D’autant que le goût pour la BD lui n’a pas de prix et va bien au-delà de ces bien sinistres et bien trop humaines considérations.
Rendez-vous pour un prochain record alors.
Par Pascal AGGABI
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