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Nous vous parlions récemment de la revue Charlotte Mensuel fondée par celui qui relança Métal Hurlant et Les Cahiers de la bande dessinée, Vincent Bernière, et le dessinateur Bastien Vivès. Voici qu’elle s’avère censurée par une obscure commission du Ministère de la culture.
Mesdames Rachida Dati, ministre de la culture, Laura Debezy, secrétaire générale de la commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) et madame Laurence Franceschini, conseillère d’Etat et présidente de la même CPPAP rejoindront-elles le très célèbre substitut Ernest Pinard qui avait réussi au XIXe siècle à faire interdire à la fois Madame Bovary de Flaubert, Les Fleurs du mal de Baudelaire et Les Mystères du peuple d’Eugène Sue en 1857, au tableau d’honneur des censeurs français ?
L’hydre de la censure
C’est possible, en signant la décision de ne pas accorder le statut d’organe de presse à la revue Charlotte Mensuel, elles ont mis une option sur ce que l’Histoire, avec sa grande hache, comme disait le poète, retiendra d’elles.
De quoi s’agit-il ? Pour soutenir la presse, l’Etat dispose d’une réduction de la TVA sur les « ventes, commissions et courtages » portant le taux de TVA habituel de 5,5 à 20% à seulement 2,10 % en métropole et en Corse, et de 1,05 % dans les départements de Guadeloupe, de Martinique et de la Réunion (il n’existe pas de TVA en Guyane). Cette réduction des taux est essentielle à une diffusion des abonnements et de la vente au numéro dans de bonnes conditions.
Une commission de 22 membres ignares en bande dessinée
Mais c’est compter sans la commission d’agrément de la CPAPP composée à parité de 11 membres de l’administration du ministère et de 11 membres de représentants supposés de la profession journalistique comme (sauf erreur, n’hésitez pas à nous le signaler) François-Xavier Devaux, président du directoire de Courrier international, Julie Lorimy, directrice du Syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM), Jean-Marie Archereau, président du Syndicat de la Presse Magazine et Spécialisée (SPMS), Mireille Monnier, directrice juridique du groupe Prisma Media, de Cédric Vincent, directeur juridique de Reworld Media ( Marie France, Maison & Travaux, Auto Moto, Télé Magazine, etc.), François-Xavier Farasse, directeur juridique chez Lagardère News, Sabine Madeleine, Secrétaire Générale & DRH du Groupe Bayard, Jacques Louvet, éditeur de « Ambiances piscines », et de trois membres de la Fédération nationale de la presse d’information spécialisée (FNPS) Catherine Chagneau, Emily Basquin, Eugénie Varnier – Klimoff. La présidence revenant au ministère de la culture.
Un organe de censure
Le job de cette commission est simple : ne pas accorder ces avantages à des titres qui ne relèvent pas de la presse, comme les feuilles publicitaires par exemple. Leur travail, très factuel, très technique, devrait s’arrêter là. Mais les textes en font en réalité un organe de censure déguisé.
La Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence de 1949 n’a plus guère de pouvoir aujourd’hui constatait récemment Bernard Joubert, historien et spécialiste de la censure. C’est la loi qui avait fait interdire notamment Hara Kiri Hebdo ou encore les super-héros de Marvel. Une loi qui n’a d’ailleurs toujours pas été abrogée : « Dans le même temps, bien moins connue et étudiée, une autre commission administrative a exercé une censure sur la presse, dont les journaux de bande dessinée, la CPPAP. » [1]
On y retrouve le même arbitraire, le même esprit réactionnaire, le même mépris pour la bande dessinée. De nos jours ? Oui, de nos jours. La preuve ? Les motivations de la décision qu’avance cette commission pour ne pas accorder de TVA préférentielle à Charlotte. On revient 70 ans en arrière, du temps de « Tante Yvonne » [2] !
Que la commission soit composée de membres d’une presse passablement réactionnaire dont l’activité n’a rien à voir avec la bande dessinée, ce n’est pas nouveau, mais ce qui choque, ce sont les deux arguments sur « l’intérêt général » et sur le caractère « pornographique » supposés de la revue avancés par la lettre de motivation de la CPAPP.
Ainsi, précisant que la publication doit présenter « un caractère d’intérêt général quant à la diffusion de la pensée » et ne pas être susceptibles « de choquer le lecteur par une représentation dégradante de la personne humaine portant atteinte à sa dignité et à la décence ou présentant sous un jour favorable la violence », madame Laura Debezy, la secrétaire générale de la CPPAP, informe que la commission a repéré la présence de « plusieurs illustrations à caractère pornographiques ».
Et celle-ci de statuer qu’en vertu de « ce contenu, contraire à la décence, et non justifié par la nécessité d’information du public, était de nature à disqualifier la publication dans son ensemble au regard du critère d’intérêt général. » Charlotte, ayant droit à un recours « gracieux » auprès de la présidente Laurence Franceschini, reçoit peu de temps après une confirmation de la décision défavorable dans une lettre où la présidente ânonne les mêmes arguments que sa collaboratrice.
Une méconnaissance des textes et des usages
Pornographique Charlotte ? Allons bon. Voilà la preuve que la commission n’y connaît rien en bande dessinée, et encore moins en matière de pornographie. Ce qui est en cause, ce sont les pages de Pazienza, un classique de la bande dessinée italienne et des planches de Snake d’Abuli et Bernet, publiée en France depuis belle lurette !
Qu’elles soient d’ « intérêt général », c’est pour nous, qui connaissons la bande dessinée, une évidence : comme à son habitude, Charlotte mélange les créations récentes (Bastien Vivès, Chris Ware…) et les classiques de la bande dessinée (Gérard Lauzier, Georges Pichard, Andrea Pazienza, etc.) comme le faisaient Charlie Mensuel et Linus jadis. Que la commission, ignorant tout de la bande dessinée, n’en capte pas la pertinence, cela ne nous étonne pas, mais cela ne la dispense de s’informer auprès de gens compétents, par exemple auprès des académiciens de l’Institut de France.
Mais c’est sur la pornographie en particulier que cela achoppe le plus. Celle-ci est bordée par une définition et des usages bien définis, depuis longtemps. Or, dans les pages que nous voyons dans Charlotte Mensuel (de Paziensa et Bernet), il n’y a rien à notre sens qui corresponde à ces critères : aucun sexe en érection, aucun acte sexuel montré plein cadre, comme il est d’usage dans ce type de littérature. Même les prudes Gafam n’y trouveraient rien à redire.
Certes, il y a des scènes de fellation (suggérées), certes une femme se fait rouer de coups, mais il n’y a en aucun cas ni une apologie de violence, ni une pornographie avérée. Ce que nous constatons, c’est qu’il y a là, à nouveau, une fois encore, une lecture abusive de la loi qui va mener sans doute Charlotte Mensuel à faire un recours auprès du Tribunal administratif.
On ne pensait pas, plus de 50 ans après la censure de Hara Kiri Hebdo, qu’on reviendrait à ce point en arrière, d’autant que cette censure n’émane pas du parquet ou du Ministère de la justice, mais bien de celui de la culture. C’est proprement scandaleux.
Il y a quatre ans, ActuaBD réfléchissait sur la censure. Le débat reste d’actualité.
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Par Didier PASAMONIK
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[1] L’autre commission de censure – Par Bernard Joubert in Blandine N°27 – 1er trimestre 2024 .
[2] Yvonne De Gaulle, dit-on, est intervenue auprès de la Commission de la Loi de 1949 pour faire interdire Hara Kiri.
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