Pas mal
11 septembre 2024
Auteur de BD reconnu, multi-récompensé en Italie et dont plusieurs ouvrages ont été édités en France, comme Fun, Paolo Bacilieri délivre ici une biographie dessinée de son compatriote Piero Manzoni. Ce dernier, issu d’une vieille famille aristocratique qui a su se reconvertir dans l’industrie, ne se retrouve pas dans cette société d’après guerre. “Je vis dans un monde et d’une façon qui ne me conviennent pas” confie-t-il. L’art ne peut être que la seule porte de sortie.
Bacilieri commence par la mort de Manzoni en 1963 et enchaîne par sa naissance 30 ans plus tôt. On y découvre la carrière-éclair de cet artiste si singulier, qui livre des peintures achromes, des tableaux sans peinture, des lignes sans dessin et des sculptures vivantes, comme celle du socle du monde, dont le nom est à l’envers, pour montrer que “l’oeuvre d’art, c’est le monde entier”.
Comme le dira le critique d’art Juan Eduardo Cirlot, cité par Bacilieri : “C’est un curieux mélange d’idéalisme et d’inventivité libre”. Sa réalisation la plus connue reste cependant sa fameuse série de 90 boîtes contenant ses propres excréments, façon pour Manzoni de se moquer quelque peu du monde de l’art, de celui de la consommation de masse. [1]
Bacilieri utilise à nouveau un noir et blanc très précis, lui permettant de dessiner le Milan des années 40-50, ville à laquelle Bacilieri s’intéresse particulièrement et dont il nous délivre de très belles planches. On ne cache pas que l’on est parfois un peu dérouté par cet artiste ainsi que par cette BD (l’un va peut-être avec l’autre).
La version française pose parfois problème, notamment sur les trente premières pages avec une chanson en dialecte lombard nous obligeant à faire des va-et-vient constants avec le glossaire figurant à la fin de l’ouvrage, là où une traduction en-dessous de chaque planche aurait pu tout à fait être envisageable. Plus loin (p. 49), on nous annonce suivre (jusqu’à la p. 74) la balade à pied de P. Manzoni un après-midi de 1956, tout en faisant des sauts temporels et géographiques. L’ensemble de l’ouvrage est par ailleurs ponctué de planches (bienvenues) sur quelques unes de ses oeuvres, sans lien véritable avec les planches qui précèdent et en suivant vaguement le fil de la carrière de Manzoni.
De cette lecture, on ressort donc un peu décontenancé (mais aussi plus informé car la documentation est riche), ce qui est peut-être aussi assez raccord avec ce que furent la vie et l’oeuvre de Manzoni.
Par Philippe LEBAS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
[1] On se ralliera à la présentation qu’en fait le Centre Georges Pompidou : "Vendue au poids selon le cours de l’or, Merda d’artista se joue de la valeur marchande des œuvres d’art tandis que sa similitude avec des boites de conserve industrielles cible leur intégration dans la société de consommation. La provocation étant assumée, mais le contenu dissimulé, la croyance du spectateur est mise en jeu. Piero Manzoni cherche-t-il une mystification ironique du geste artistique ou une tentative poétique de faire de la trace la plus triviale un chef-d’œuvre ?"