Fidèle à sa réputation construite sur le récit de non-fiction, impliquant le plus souvent un spécialiste au scénario (universitaire ou journaliste), Steinkis éditions signe sa rentrée sous le signe des masculinités, un thème qui s’impose d’ailleurs comme un fil rouge au cours des prochains mois, après avoir déjà été abordé récemment, notamment dans Mecs in Progress ou Les femmes ne meurent pas par hasard. En l’occurrence, dans ce dernier cas, elles meurent de la violence des hommes, et c’est précisément le thème de Nos pères, nos frères, nos amis, adaptation d’un essai de l’écrivain et journaliste Mathieu Palain, publié en 2023. Cette enquête originale est menée à travers la parole des hommes violents.
Dans une veine bien plus ludique, éducative et exploratrice, Cookie Kalkair revient début octobre avec un deuxième tome 2 de ses parties de Pénis de Table. Programme intéressant : autour d’une nouvelle table ronde et avec de nouveaux hommes, il y sera question, entre autres, de pénétration anale, de sex toys, ou encore de pornographie...
Un coup d’oeil dans le rétro, d’abord en 1970 : Mehdi, jeune lycéen de Casablanca, fait sa rentrée au prestigieux Lycée français. Pour l’enfant issu d’un village de l’Atlas, le décalage culturel avec la jeune bourgeoisie française et marocaine sera une sacrée épreuve, et il y a apprendra que « la France est sa patrie »...
(Une année chez les Français).
Puis retour en 1997, année de la mort de la Princesse Diana. Non, Steinkis ne s’immisce pas sur le terrain people ! Il s’agit ici de l’histoire d’une interview, donnée par Lady Di à Annick Cojean. Alors journaliste au Monde, Annick Cojean tenait dans les colonnes du journal une série estivale, dont le principe consistait à échanger autour d’une photo. À sa grande surprise et à celle de son journal, Diana se prête au jeu ! Mais certains propos de la princesse, en froid avec la famille royale, ont été mal perçus dans certains tabloïds outre-Manche. Lady Di, confidences d’une princesse rebelle (sortie le 30 octobre), se penche sur l’histoire de cette interview, et de ses conséquences. Annick Cojean doute : a-t-elle contribué à la prise en chasse, par les paparazzis, de la Mercedes, le soir du 31 août... ? Avec Sophie Couturier et Sandrine Revel, est reconstituée une partie de l’équipe autrice d’Une Farouche Liberté, consacré à Gisèle Halimi.
Parallèlement à ces affaires courantes, Steinkis évolue avec la création de deux labels. Tout d’abord, une co-édition avec La Découverte donne naissance à Steinkis Zones.
Ce label « Zones » existe initialement chez La Découverte depuis 2007, à l’initiative de Grégoire Chamayou. Il est principalement centré sur les nouvelles formes de contestation et s’intéresse aux approches critiques des processus sociaux. La première production arrive en novembre avec On ne naît pas mec, adaptation d’un essai de Daisy Letourneur, par Shyle Zalewski. Comme nous le confie Anne-Charlotte Velge, du groupe Steinkis, cette collection plus éclectique ambitionne d’explorer d’autres univers graphiques et, parfois, d’adopter un ton irrévérencieux, à la différence du sérieux quasi-universitaire de la grande partie du catalogue. Ainsi, On ne naît pas mec n’est pas qu’une « simple » translation d’un support littéraire à un autre : avec la forte implication de Daisy Letourneur, qui se met en scène avec autodérision, il s’agit presque d’une autre oeuvre, qui exploite les possibilités graphiques de la bande dessinée. On constatera que quelques personnages bien connus des amateurs de BD viendront s’incruster dans le récit pour illustrer les réflexions sur les masculinités.
Deux autres albums complèteront déjà la collection dans les prochains mois : Sex Friends, de Colin Atthar, tiré du livre de Richard Mèmeteau, consacré à la vie amoureuse à l’ère numérique ; et Propagenda, qui adapte à l’ère contemporaine les théories d’Edward Bernays, développées dans les années 1920, relatives aux stratégies de propagande (de communication ou d’influence, dirait-on aujourd’hui) et à leurs effets.
Ensuite, nous en avons déjà écrit quelques mots dans la chronique du premier album de ce nouveau label, Aux Confins débarque à contre-courant de ce que propose habituellement le groupe.
Laissant place à la fiction, il réhabilite un genre en perte de vitesse. On trouve à sa base Wandrille Leroy, à l’origine (en 2004) de Warum/Vraoum. Pensé sur le rachat de droits (seul le premier titre est une création originale), il permet de découvrir des productions étrangères. Wandrille n’est d’ailleurs pas bizut en la matière puisque, avec Warum, il avait amené d’Allemagne en 2015 Vater und Sohn, primé à Angoulême. Certains de ces projets étaient déjà dans les cartons de Wandrille à l’époque Warum. Un autre est recyclé : une adaptation de Don Quichotte, publiée en 2015, reviendra en novembre. Suivront prochainement, au rythme souhaité de 4 sorties par an, Malanotte, la malédiction de la Pantafa, par l’Italien Marco Taddei ; Hiver nucléaire, du Québécois Cab ; et Super-Gau, de Béa Davies, initialement publié chez Carlton Comics.
Wandrille souligne que la circulation transnationale d’une oeuvre n’est pas sans risque, et nécessite une vigilance particulière : en effet, le décalage entre contextes de production et de réception portent en germe des malentendus, des incompréhensions qui peuvent être (commercialement) coûteux car, par exemple, les références culturelles de chaque lectorat national ne sont pas les mêmes. La citation de Dante qui ouvre Au-delà de Neptune est certainement plus familière aux Italiens qu’aux Français. Également, Wandrille nous signale qu’en raison de l’utilisation de certains termes usuels chez les Québécois, il a procédé à 157 corrections sur Hiver nucléaire, rien que sur des détails de langage qui auraient bloqué la lecture des Français ! Et, de manière plus générale, être à la tête d’un tel label implique d’avoir moins de marges de manoeuvre sur le contenu des albums : « sur un des albums, j’aurais vu la fin autrement, un peu plus ouverte, pour laisser davantage de place à l’interprétation. Mais là-bas, il est de tradition de faire des fins plus fermées. Je n’ai pas de prise là-dessus ! ». Également, l’obstacle de la langue peut altérer le discernement porté à une oeuvre. Le cheminement de production passe alors par un intermédiaire bilingue, relecteur, qui produit une fiche de lecture sur base de laquelle la possibilité d’une adaptation est pensée. De la même manière, la proximité sentimentale pose question. SuperGau se déroule à Berlin, où a vécu Wandrille : « j’ai adoré car j’y reconnais des lieux où j’ai vécu. Mais ce n’est pas suffisant pour lancer une adaptation ! Je dois toujours me demander si je m’engage pour de bonnes raisons ».
En fin d’année, une édition collector d’un beau succès de 2024, Shubeik Lubeik (dans la sélection 2025 du Prix Ouest France/Quai des bulles), sortira. Et par la suite, on aura d’autres surprises avec en point de mire les échéances électorales...
Enfin, signalons que le label Témoins du Monde, partagé jusqu’alors avec Les Escales, est désormais à 100% chez Steinkis. Il sort de la collection habituelle du groupe, souvent franco-française, et ouvre l’horizon vers des questions géopolitiques internationales. Au cours de ce mois de septembre, on s’immiscera dans la mafia chinoise avec Triades.
Du côté de Jungle, le pilier jeunesse de Steinkis, le recentrage sur la création et la recherche de jeunes créateurs et créatrices entamé il y a quelques années se poursuit. Son label Romance Graphique, lancé en 2024, a trouvé son rythme de croisière avec Orgueil et Préjugés, Emma, ou À tous les garçons que j’ai aimés (dont les tomes 2 et 3 arriveront au cours de l’année).
La collection Pépites poursuit quant à elle l’adaptation de classiques de la littérature pour les plus jeunes avec Le Magicien d’Oz ou La Ferme des animaux. À venir, notamment : Croc-Blanc et Tom Saywer.
Lors de son 20e anniversaire en 2023, Jungle a lancé un concours « jeunes talents » réservé aux jeunes auteurs. Il fallait alors ne jamais avoir publié chez Jungle et n’avoir pas publié plus de deux albums. Les lauréats des années 2023 (Océane Mazet et Elorah Vittet pour Bonne nuit demain) et 2024 (Paul Courbois et Myriam Allard pour Nimée & La fleur luminescente) seront publiés respectivement en 2025 et 2026. Ils côtoieront d’autres autrices et auteurs primés comme par exemple Hélène Canac, récompensée par le prix Unicef 2025 dans la catégorie 9-12 ans pour son récit écologique Tout Jaune ou encore Laurent Galandon et Michaël Crouzat pour leur Retour à Tomioka, distingué à Angoulême cette année.
Enfin, Jungle met le paquet (tirage prévu de 50 000 exemplaires) sur une biographie travaillée par Faro, Five et Gérard Ejnès (journaliste foot) : celle de Zinedine Zidane. Rendez-vous le 30 octobre 2025 !
Par Damien BOONE
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