L’expression « village Potemkine » date du XVIIIe siècle, lorsque le ministre russe Grigori Potemkine exhiba en Crimée de fausses façades en carton-pâte mobilisant des citoyens endimanchés sur le passage de l’impératrice Catherine II afin de masquer la pauvreté des villages. Hergé y fait allusion dans Tintin au Pays des Soviets à propos du régime bolchévique. Va-t-on vers ce genre d’événement pour une sortie de crise ?
Une situation incertaine
C’est que des voix s’élèvent à Angoulême, notamment de la part d’associations de commerçants. Il faut dire qu’éditeurs et financeurs (dont la ville d’Angoulême et la Région Nouvelle-Aquitaine) avaient donné jusqu’au 1er décembre 2025 à l’Association du Festival et à son prestataire 9eArt+ pour constater leur « impossibilité de régner » et laisser la main à d’autres opérateurs.
En raison d’une réponse ambigüe (« mise à l’arrêt »), certains éditeurs ont déjà commencé à résilier leurs réservations de chambres, de restaurants, de prestaires libraires tenanciers de stands, de billets de trains et autres menus frais qu’un tel festival implique. Un dessin de Joann Sfar montrait il y a quelques jours Franck Bondoux seul, dans une « bulle » vide, en train d’attendre le client.
Pour beaucoup, c’est une catastrophe, en particulier pour le maire qui joue le renouvellement de son mandat aux élections municipales le 15 mars 2026 et à qui beaucoup reprochent d’avoir, il y a dix ans, laissé filer une situation déjà critique, sans vraiment réagir. Le naufrage en cours ne devrait pas l’aider. Les commerçants et les habitants de la ville, qui remplissent restaurants, hôtels et Airbnb le temps du festival, fin janvier, une période pas très touristique, râlent, et on les comprend.
9eArt+ enfin, qui a des engagements contractuels en cours avec des prestataires, des clients, des partenaires (japonais notamment), des sponsors et un personnel qui se retrouve en raison de la « mise à l’arrêt » au chômage technique…
C’est ce dernier qui a le plus à perdre. Certes, les éditeurs avaient payé des avances, de même que certains sponsors et certaines collectivités financeuses. Mais ces avances sont corrélées à une obligation de résultat. En absence d’événement, il va falloir rendre l’argent…
La position de certains institutionnels, dont la mairie qui fournit un bon nombre de prestations à l’événement en termes d’espaces alloués et de personnels, et celle de la plupart des éditeurs, rendent impossible toute conciliation. Or, les délais courent, et avec eux les salaires, les engagements publicitaires, le recrutement de personnels complémentaires, la mobilisation des bénévoles, de prestataires...
On rappelle que les expositions en cours, dont quelques-unes ont essuyé la désaffection des auteurs invités, sont soumises à ces conditions. Les Japonais, par exemple, dont on connaît l’exigence, doivent se demander quelle est la bonne fin des engagements promis par le festival.
Bref, la situation est critique. La société 9eArt+ a-t-elle les reins assez solides pour passer ce cap ? Telle est la question.
Un festival « light » ?
Les intérêts des uns et des autres peuvent pousser à une solution « diplomatique ». Le Festival annonce d’ordinaire son programme entre fin novembre et début décembre avec la liste des « nominés » aux prix et l’annonce d’un jury de personnalités. Le « Grand Prix » fait l’objet d’une campagne auprès des auteurs qui se lance d’ordinaire fin décembre, début janvier. Mais avec quels auteurs désormais ?
Le Festival de son côté s’est déclaré il y a quelques jours « à l’arrêt », ce qui laisse la possibilité d’un report de l’événement à quelques semaines voire à quelques mois. Son directeur artistique Asie, Fausto Fasulo, veut encore y croire si l’on se réfère à ses déclarations à ICI France Bleu.
On peut imaginer que, pour donner le change, comme cela a été fait lors de la crise de la Covid, on se dirigerait vers un festival « light », un « Festival-Potemkine », où chacun y mettrait du sien a minima en attendant une remise à plat pour 2027. La Cité de la BD -organisme dépendant de l’État- pourrait jouer un rôle central dans cette pacification.
Blocages et conséquences
Mais ce n’est que reporter le problème. Car il faut en avoir conscience : l’éviction de 9eArt+ a un coût. Qui paiera la facture ? Va-t-on vers un dépôt de bilan de la société organisatrice dont le FIBD est le seul client ? Toutes ces questions sont sur la table.
Le point d’achoppement est la position des protagonistes « exclus », le patron de 9eArt+ et la présidente de l’Association, en mode sous-marin ces derniers jours. La problématique est juridique : qui est responsable de ce marasme ? Les financeurs du FIBD, tous plus ou moins engagés par contrat ? Ils peuvent très bien objecter que la situation de 9eArt+ et de l’Association du FIBD, du fait de la perte de confiance vis-à-vis de auteurs et des éditeurs, est incompatible avec une poursuite de leur mission. Va-t-on vers une bataille juridique ? Que doit-on comprendre quand 9eArt+ se met en pause et déclare qu’elle « réfléchit » ?
Les auteurs, les éditeurs et les financeurs ayant posé leurs conditions avec pour échéance le 1er décembre, la réponse à l’ensemble de ces questions est attendue dans les tout prochains jours. On l’observera de près. À Dieu vat.
Par Didier PASAMONIK
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