La Camarade Coucou - Par Anke Feuchtenberger - Éd. Futuropolis

Par Marlene AGIUS 30 janvier 2025 
Surnommée « Feuchtenbergerowa », Anke Feuchtenberger est une pointure de la bande dessinée allemande. L’autrice allemande montre tout son savoir-faire dans La Camarade Coucou, qui figure dans la sélection officielle de la 52e édition du Festival d’Angoulême. Retour sur cette œuvre sombre, à l’image de l’époque dépeinte à l’intérieur.

Certains disent qu’elle est née à Berlin, d’autres disent Berlin-Est. Anke Feuchtenberger vient de la capitale allemande, en RDA (République Démocratique Allemande), et son dernier livre La Camarade Coucou (Genossin Kuckuck en version originale) est son Magnum Opus, son chef-d’œuvre. Il se présente notamment avec le sous-titre Un animal allemand dans la forêt allemande.

Pour être allemand, ça l’est. Pas besoin de tout comprendre. Y a la noirceur âpre des années d’après guerre, où les enfants doivent deviner plutôt que savoir. Tout est en fusain, le ciel toujours sombre, même sans nuages.

Anke Feuchtenberger est devenue au fil des années une des bédéastes les plus reconnues du monde germanophone. Connue dans le monde de la BD alternative avec des BD publiées chez l’Association et au Frémok, Anke a les épaules solides, forte de trois décennies d’expos et de publications. Elle commence la BD à la chute du mur, soit en 1989, puis reçoit en 2008 le Prix Max et Moritz du meilleur auteur germanophone de bande dessinée pour La Putain P et en 2020, pour l’ensemble de sa carrière.

La Camarade Coucou - Par Anke Feuchtenberger - Éd. Futuropolis
Anke Feuchtenberger - Genossin Kuckuk - Reprodukt

La taille inégale de ses planches nous avait déjà frappé, lorsque nous avons vu pour la première ses originaux à Vienne. Il était évident qu’il y avait là de quoi faire un livre, un grand livre. Et pour cause, La Camarade Coucou a gagné le Prix de la Foire du Livre de Leipzig - la plus haute distinction littéraire du pays (et le Grand Prix Artémisia cette année)

L’histoire prend place en RDA, plus précisément dans le village fictif de Pritschitinow. Nous voyageons dans le temps, passant des années 1960 aux années 1990, avant de retourner dans les années 1940. Kerstin et Effi se lient d’amitié avec une promesse éternelle. Il y a aussi Jochen, le frère de Kerstin dont Effi tombe amoureuse, sa mère Rosi, la beauté du village, ainsi que son mari Helmut le chasseur et ami des soviétiques. Kerstin essaye de creuser sa relation avec ces personnages et les lieux de son enfance, y compris l’école communale où a vécu et enseigné sa sévère grand-mère. Cette trame sporadique est rythmée par un commentaire très littéraire, sec et laconique.

Anke Feuchtenberger - Genossin Kuckuk - Reprodukt

Ne soyez pas dupés par le fusain et le crayonné. Rien de tout ceci n’est réel. Et ce, malgré la promesse de la quatrième de couverture qui parle d’ « autobiographie », bien que « toute ressemblance avec des personnes réelles demeure ».

C’est un grand cauchemar où les signes de la vie réelle s’entrechoquent les uns dans les autres, et s’incrustent dans des rêves brutaux. Le temps distordu est celui du traumatisme, quand le temps est bousculé au point de devenir inutile.

Anke Feuchtenberger - Genossin Kuckuk - Reprodukt

Il y a une histoire de champignons, de chouettes, de limaces et tant d’autres éléments, qui créent une atmosphère morbide. On y trouve également des fertilités malsaines, des enfants étranges, des corps malades, des abus oubliés, des choses non dites et non montrées. Ce n’est pas la première fois que Feuchtenberger aborde ces thèmes du corps et de la promiscuité.

Ce qui est un effet de style sensé nous perdre nous perd trop souvent, au point de ne pas nous retrouver. La typographie, certes très belle et créée par l’autrice pour la majorité de ses livres, est ici peu lisible. L’ouvrage semble trop exigeant pour le lectorat. Et ce, même pour celui qui est friand de ce type de récits. Ici, tout est étrange, rêvé, maladroit, enfantin, cruel.

Anke Feuchtenberger - Genossin Kuckuk - Reprodukt

Il fait tout de même faire preuve de tolérance envers cette oeuvre, qui selon beaucoup mérite sa place au panthéon de la BD allemande, surtout dans la lignée de cette littérature d’après-guerre qu’on nomme Trümmerliteratur (« littérature des ruines »). On parle aussi de « littérature de l’heure zéro » et c’est exactement dans cette heure que se place Anke Feuchtenberger, qui s’affranchit du temps. L’utilisation du souvenir et de la photo comme fil conducteur rappelle W. G. Sebald, grand auteur allemand qui aimait tromper son lectorat, mais aussi Arno Shmidt, dans le rêve et l’expérimental. Pour ce qui est de la violence, on peut penser aux auteurs autrichiens Thomas Bernhardt et Elfriede Jelinek. Quitte à ne rien comprendre et accepter cela, c’est dans ce contexte qu’il faut lire La Camarde Coucou. Malgré une obscurité omniprésente, il y a de la lumière dans cette lecture-là.

Anke Feuchtenberger - Genossin Kuckuk - Reprodukt

Par Marlene AGIUS

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Code EAN : 9782754811835
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