Excellent
20 janvier 2025
S’il est bien un élément qui revient régulièrement dans les œuvres de Keigo Shinzo, c’est sa passion pour les duos de personnages aux caractéristiques souvent opposées, comme on pouvait déjà l’observer dans Mauvaise herbe. À ce titre, Hirayasumi ne fait pas exception en mettant en scène Hiroto Ikuta, un employé à temps partiel de 29 ans, et Hanae Wada, âgée de 83 ans, avec qui il a sympathisé. Du jour au lendemain, Hiroto devient l’héritier d’une petite maison de plain pied, léguée par Hanae. Ce duo improbable est né d’une rencontre fortuite et du fait qu’Hiroto est naturellement plus à l’aise avec les vieilles dames qu’avec les jeunes filles. Il n’arrive pas à parler aux jeunes femmes qui lui plaisent, ce qui a arrêté net sa carrière d’acteur pour laquelle il était venu à Tokyo.
À la suite de la mort brutale d’Hanae, Hiroto est rejoint par sa cousine Natsumi, une étudiante en art âgée de 18 ans qui rêve de devenir mangaka. Un nouveau duo se constitue alors sous nos yeux, placé sous le patronage et la protection de la vieille dame à travers sa maison un peu délabrée mais ô combien accueillante. Le tome 1 nous présente ainsi la plupart des personnages que nous allons suivre tout au long de la série. Ces derniers vont à leur tour former des duos soit avec Hiroto, soit avec Natsumi.
Outre Hanae, qui malgré son décès reste présente grâce aux flash-back avec Hiroto, on découvre Hideki, le meilleur ami d’Hiroto. Formant un duo comico-nostalgique, les deux hommes sont socialement à l’opposé l’un de l’autre : Hideki est employé à temps plein, marié et sur le point de devenir papa, quand Hiroto est un éternel célibataire freeter. Malgré cela, ils maintiennent une solide amitié forgée sur les bancs du lycée. Et ce, même si certains évènements la mettront à mal plus tard dans le récit.
Hiroto est aussi attiré par la charmante Yomogi, une agente immobilière boulimique de travail, étant à la limite du surmenage et en charge des réparations dans sa maison. Celle-ci ne supporte pas le caractère tranquille et débonnaire du jeune homme, créant ainsi des situations parfois drôles, parfois gênantes, mais toujours réalistes et teintées d’une certaine douceur.
De son côté, après des débuts à la fac peu engageants où elle a du mal à se faire des amis, Natsumi parvient peu à peu à reprendre confiance en elle. La présence d’Hiroto, avec qui elle a tissé des liens étroits quand elle était enfant et dont la philosophie de vie finit par la contaminer, y est pour quelque chose. La phrase "Ruminer ne fait pas avancer les choses", qu’il prononce lors d’une de leurs sorties, lui sert de déclic pour avancer. Elle décide de se lancer dans son rêve de mangaka et sa rencontre avec la timide Akari, en classe d’art comme elle, va changer la donne.
Une série du quotidien qui repose, apaise, mais fait aussi réfléchir.
N’attendez pas d’actions extraordinaires ou de rebondissements extravagants dans Hirayasumi. Le fil rouge de la série est simplement le quotidien d’Hiroto et Natsumi. Celui-ci est fait de petits et grands moments, de décisions anodines ou importantes, de coïncidences, de disputes classiques et surtout d’amitié, de partage, de calme et de douceur. On ressort de la lecture du premier tome apaisé.e, léger.e et on se demande si on n’appliquerait pas la philosophie de vie d’Hiroto : prendre le temps, profiter de l’instant présent et arrêter de ruminer puisque cela ne fait pas avancer les choses, comme il le dit si bien.
Les tomes 2 et 3 se déroulent tout aussi tranquillement que le tome 1, avec leur lot d’histoires qui s’enchaînent et les saisons qui passent. Car oui, Keigo Shinzo utilise les saisons pour rythmer son récit et nous fait donc passer en trois volumes un printemps, un été et un automne avec ses héros.
Le tome 2 creuse un peu plus les profils de chaque personnage. On découvre la tendance d’Hideki à enjoliver les choses quitte à mentir, les doutes d’Akari sur ses compétences en peinture, le craquage de Natsumi, la sensibilité exacerbée de Yomogi et son rapprochement avec Hiroto qui, fidèle à lui-même, garde le cap et sert d’ancrage à tout ce petit monde.
Quant au tome 3, il s’intéresse davantage aux changements dans la vie des personnages et au sentiment amoureux mais de façon un peu décalée. Natsumi a été contactée par une maison d’édition car elle a gagné un prix avec son manga, et Hideki est enfin devenu papa. Il vient présenter sa fille Tsumugi et sa femme Maki à Hiroto et Natsumi, qui se demande ce qu’une femme aussi adorable que Maki peut bien trouver à Hideki. Elle va aussi découvrir que son amie Akira est amoureuse, sans rien comprendre à tout cela. L’agente immobilière Yomogi va également connaître quelques émois amoureux, en rencontrant l’écrivain Ryo Ishikawa, minimaliste convaincu et extrêmement timide.
Il faut un peu de temps et dépasser ce sentiment de plénitude provoqué par l’ambiance du manga pour réaliser que Keigo Shinzo ne nous sert pas seulement un feel-good mais aussi une critique sous-jacente de la société japonaise moderne. Il se sert de tous ses personnages pour dénoncer, en creux, la pression sociale et professionnelle mise sur les Japonais, ainsi que cette culture de la perfection constante qui amène finalement à la solitude et au repli sur soi.
Yomogi a réussi professionnellement. Certes, elle a un bel appartement avec une jolie vue sur la ville, mais elle y vit seule, buvant son whisky chaque soir sans personne à qui parler. Elle y accumule des biens qui l’envahissent toujours plus et cherche le sens d’un travail qui la dévore, et pour lequel elle n’arrive plus à se lever le matin. Affichant un sourire de façade, cette femme toujours pressée et toujours sous pression est l’archétype de la trentenaire qui ne sait pas encore qu’elle est perdue. Elle ne fait que s’accrocher aux repères de réussite qu’on lui a donné.
Persuadée d’être trop vieille pour découvrir de nouvelles choses, Hanae a elle aussi des regrets. Bien qu’il aime sa femme et sa fille, Hideki n’est pas heureux dans le rôle de père et d’employé modèle. Il se cherche. Au même moment, Akari et Natsumi sont toutes deux pétries de doutes. Elles ne rentrent pas dans la case des jeunes "cool", mais doivent malgré tout continuer et passer encore des concours, respectivement en peinture et en manga.
Dans cet océan de stress, d’inquiétudes et de pression, Hiroto fait figure de phare, de bouée de sauvetage ou bien d’île rassurante. Toujours d’humeur égale, il avance dans la vie tranquillement et résout un par un les problèmes qu’il rencontre. Sa chaudière étant tombée en panne, il prend temporairement un deuxième travail dans un bain public, pour à la fois payer les réparations et continuer à profiter des bains chauds qu’il adore prendre dans sa petite maison.
Face aux situations de ses ami.es, ses solutions ne sont jamais directes. Elles sont même parfois totalement inattendues, comme lorsqu’il pète involontairement à la piscine devant Yomogi, provoquant un fou rire libérateur pour elle. Graviter autour d’Hiroto permet de relâcher la pression, d’aller au-delà des apparences, de se projeter, de ne pas regretter.
Avec ses situations quotidiennes et des personnages de tous âges auquel le lectorat peut facilement s’identifier, Hirayasumi est un véritable exutoire, un sas de décompression nécessaire dans nos vies pressées par le temps, où tout doit aller vite et bien. Le manga de Shinzo permet de ralentir la cadence et de se poser sereinement la question : qu’est-ce ce que le bonheur ?
Par Gaëlle BEDIS
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Hirayasumi T1 - Sorti le 8 mars 2023 - Le Lézard noir - 13€
Hirayasumi T2 - Sorti le 7 juin 2023 - Le Lézard noir - 13€
Hirayasumi T3 - Sorti le 8 septembre 2023 - Le Lézard noir - 13€