Très bon
20 janvier 2025
« Joao ! Ton frère… il s’est fait embarquer ! » (page 13)
« Tu penses que quelqu’un nous déteste et l’a dénoncé ? Ils l’ont peut-être emmené en prison peut-être livré à la PIDE (police politique) pour l’interroger ou pire : faire la guerre en Angola. » (page 18)
« le cousin Manuel qui vit à Paris…Il m’a envoyé une lettre. Il a du travail pour moi. » (page 36)
On pourrait penser que les personnages principaux sont João et sa famille. Ainsi, le même jour, Joao assiste à l’arrestation de son frère Carlos et perd son emploi. Une situation honteuse, qu’il ne parvient pas à avouer à sa famille. Plongé dans un profond désespoir et dans ses boissons, il décide de partir un soir. Il laisse Rosinda, sa femme, et leurs deux filles pour entreprendre un voyage dangereux.
« Si l’un de vous se noie, coupez la corde. Sinon, vous serez tous emportés. » (page 50)
« Dépêchez vous, les carabiniers ne sont pas loin. » (page 55)
« - On ne sait même pas ce qu’est devenu le reste du groupe.
– Au moins, on est vivants tous les quatre. » (page 99)
« Disparen ! » (« Tirez ! ») (page 108).
Certes, le lecteur suit Joao avec ses doutes, ses peurs et ses remords, mais c’est ce long voyage en lui-même qui constitue le coeur de cet album. Une émigration clandestine, durant laquelle lui et ses compagnons d’infortune vont d’étapes en étapes, sans savoir où ils sont ou si l’un des passeurs ne va pas les entraîner dans un guet-apens.
Et pourtant, la solidarité est bien présente. Cela est notamment visible, lorsque Joao trouve un pantalon sec pour Miguel ou que l’un des personnages apporte son aide : « avec ce fil, tu pourras récupérer tes chaussures. Et ces feuilles soulageront tes pieds des longues heures de marche. » (page 79)
Ce voyage est ponctué de rencontres et de quelques discussions, pendant lesquelles les voyageurs échangent sur celles et ceux laissés en arrière, comme autant de fenêtres brièvement ouvertes.
Au service de ce récit, un style graphique proche du crayonné. Adeline Casier nous présente un dessin qui retranscrit les situations, des expressions en portugais et des onomatopées. Il devient flou quand Joao a trop bu (page 23), l’eau qui menace d’emporter et de noyer les hommes encordés devient noire (page 51), des onomatopées en gros caractère gras (« cling », « bam », « « pan », …) viennent percuter la lecture autant que les personnages.
Les migrations constituent un thème traité de manières bien différentes. En 2024, Mawda, chez le même éditeur, centre son propos sur la période contemporaine et le rejet de l’étranger ; à l’inverse, Ce que je sais de Rokia également paru en 2024 et qui vient de recevoir l’un des Prix Artemisia se structure sur la relation entre deux personnages : celui qui émigre et celui qui tente de lui venir en aide, malgré les silences et les mensonges, malgré les incompréhensions et les différences.
Les BD explorant cette thématique ont en commun de présenter des personnages qui marquent la mémoire des lecteurs. Elles dressent des portraits d’individus, avec leurs défauts, qui sont portés par l’impératif de survie ou par l’espoir (ou l’illusion) d’une vie meilleure dans un pays européen, que ce soit hier ou aujourd’hui. Des vies qui parfois se brisent avant d’arriver à destination.
Em silencio nous parle des raisons qui poussent des hommes à quitter leur pays, leurs familles respectives et leurs amis. Une BD qui nous rappelle combien l’Europe est celles des migrations, mais aussi un album qui permet à l’autrice de rendre hommage à ses racines.
En fin d’album, un remarquable dossier documentaire vient apporter une perspective historique sur cette émigration portugaise massive et illégale - jusqu’en 1974 - appelée "o Salto".
Par Christian GRANGE
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