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Gauthier Van Meerbeeck (Le Lombard) : comment créer les héros d’aujourd’hui [INTERVIEW]

Par Didier PASAMONIK 26 janvier 2025 
MARCHÉ. Les éditions du Lombard empruntent depuis quelques années une voie singulière dans le domaine de la bande dessinée : celle de réduire leur production pour mieux accompagner les nouveautés et celle de recréer des séries dites « de genre » (aventure, polar, SF, humour…) pour tracer son sillon dans une marché où l’offre est abondante. Rencontre avec Gauthier Van Meerbeeck, son directeur éditorial.

Comment s’est passée l’année 2024 pour le Lombard ?

Pour l’instant, on conserve la croissance qui nous porte bien depuis quelques années maintenant. L’année 2024 sera pas aussi forte qu’en 2023, qui a été l’année des 77 ans, on avait eu un nouveau « Elle », on avait fait une année vraiment exceptionnelle. Mais au fond, on n’a pas fait beaucoup moins cette année et même plutôt bien au-dessus de notre budget. Grâce à des nouveautés qui ne se sont pas trop mal comportées, en particulier les séries de fond, et notamment les séries jeunesse qui sont un peu les locomotives de notre catalogue.

Gauthier Van Meerbeeck (Le Lombard) : comment créer les héros d'aujourd'hui [INTERVIEW]
Thorgal Saga, une nouvelle façon d’aborder l’univers de Thorgal

Quand on considère ce catalogue, on remarque que vous développez des séries de genre par rapport à une concurrence qui privilégie les one-shots et les ouvrages de non-fiction, documentaires. Quelle est votre stratégie par rapport à ces évolutions ?

Je peux faire un petit retour en arrière ? Il y a dix ans environ, avec la direction littéraire du Lombard, nous avons fait un double constat : d’une part, le marché souffrait d’une production de nouveautés trop abondante et, d’autre part, le fait que le public avait évolué et s’était considérablement étendu.
Nous n’avons jamais connu un public aussi diversifié en termes de tranches d’âge, de sexe, peut-être pas de milieu socio-culturel, mais en tout cas intéressé par une variété bien plus grande de thématiques. Nous en avons tiré la conclusion que nous devions être plus exigeants mais aussi plus éclectiques. Le catalogue du Lombard était alors très structuré autour de séries « à l’ancienne ».

Or le monde change : on produit aujourd’hui davantage de « romans graphiques », phénomène qui rencontre à la fois une vraie attente de la part des auteurs, mais aussi des éditeurs et du public. On sent bien qu’il y a une désaffection pour les séries. On s’impose néanmoins à continuer à en faire mais de façon très choisie, car il faut être d’abord convaincu pour être convaincant, de nos jours, vis-à-vis des libraires, de la force de vente… Il faut que l’on y croie beaucoup et le seul moyen de beaucoup y croire, c’est d’en faire peu. Et c’est là que l’on en revient à notre exigence : nous avons réduit notre production de moitié en sept ans ; et, concomitamment à cela, nous avons augmenté notre chiffre d’affaires de 50%.

Avec le recul de ces quelques années, qui ont été au début angoissantes, pas simples, on peut se dire qu’en faisant des choix plus difficiles, en investissant dans chaque sortie, que ce soit en jeunesse ou en ado-adulte, en n’en laissant aucune sans suivi promotionnel, presse, marketing, le modèle à l’arrivée a fait économiquement toutes ses preuves : en augmentant le chiffre d’affaires, tout en publiant moins, nous avons aussi plus que doublé les bénéfices et la contribution, ce qui fait plaisir à tout le monde, mais aussi nous avons plus que doublé les droits que l’on verse aux auteurs.
Nous continuons à faire des séries, mais nous n’en faisons qu’une ou deux par cycle de vente, pour qu’aucune ne soit abandonnée.

Les schtroumpfs, série jeunesse "Evergreen", continue de paraître au Lombard.

Jusqu’où va cet accompagnement ?

Notre conviction d’éditeur est que nous devons être le plus convaincus par le livre dans sa forme la plus aboutie possible. Notre boulot, c’est d’aider l’auteur, avec notre regard extérieur, à aller jusqu’au bout de ce qu’il a voulu faire. On discute, on parle du scénario, beaucoup de la couverture, de la maquette… Et ce pourquoi je pense que cela ne se passe pas trop mal, c’est que l’on pose dès le départ des règles de façon très claire. Nous disons aux autrices et aux auteurs : « À partir du moment où l’on a signé, nous avons confiance dans votre projet, c’est vous les maîtres d’œuvre ! À terme, quel que soit le sujet, c’est vous qui tranchez ! »

Cette base étant posée, il y a peu de discussions parce qu’on sent bien qu’il n’y a pas de notre part une envie de censure, de tyrannie excessive, mais plutôt de dialogue. Et si à terme, l’auteur, nous dit : « Je suis vraiment convaincu par ce que je fais, faites-moi confiance », nous allons jusqu’au bout des choses. Après l’accompagnement éditorial, il y a l’accompagnement commercial. Les deux doivent marcher ensemble.

Si l’on prend comme exemple, l’une de vos dernières sorties, la série Daemon, une bande dessinée d’action avec un fond mythologique, comment ça se passe de l’idée à la réalisation, la mise sur le marché ?

Le point de départ, c’est quoi ? On refait une série avec une nouveauté par an, un peu classique avec un héros « à l’ancienne. » Pour ça, on travaille avec une équipe d’auteurs dont on aime beaucoup le talent, la synergie, l’entente avec nous. Ce sont des bases un peu évidentes. Mais je crois qu’aujourd’hui, il faut des titres exigeants. Idem dans la modernité du message de ces héros aussi classiques en apparence que Deamon : à quel endroit on le rend moderne, contemporain et intéressant ?

Et je trouve que là, les auteurs ont fait un boulot génial. On a un héros qui est l’incarnation absolue du virilisme, du masculinisme : il est le fils du Dieu de la guerre, c’est le fils d’Arès. Il est gigantesque, il a des pulsions brutales, c’est un guerrier invincible. Il a en fait tout pour lui et en même temps tout pour déplaire.

« Pour échapper à la malédiction, Deamon doit se déconstruire »

Et ça va être un chemin, un réel chemin de déconstruction, au fond, Deamon. Sa seule façon de survivre à la malédiction qui le porte, c’est de s’ouvrir aux autres. Et pour ça, il doit entendre la voix de son compagnon, qui n’est pas qu’un sidekick, c’est aussi un poète, il est l’incarnation de l’art ; mais aussi celle de cette jeune femme qu’ils vont rencontrer ensuite, et qui est vraiment l’incarnation de la raison, de la rationalité.

"Deamon", la nouvelle série "de genre" du Lombard

En se confrontant aux deux et en s’ouvrant à ce monde-là, il va peut-être avoir une chance de se reconstruire et de survivre. Donc, c’est un héros en apparence extrêmement classique, mais en réalité plutôt assez moderne. On essaie d’avoir cet équilibre-là en tout.

Avec plus de deux millions d’exemplaires vendus, la collection "Les Enfants de la Résistance" a créé la surprise

Quel est le poids aujourd’hui de ces séries jeunesse dans le catalogue du Lombard ?

Il est majeur. En effet, longtemps, Thorgal a été vraiment le bestseller numéro un du Lombard, l’incarnation des séries à succès. Il a été rejoint par Les Enfants de la Résistance, par Elles et récemment par quelques autres succès en série jeunesse, plus discrets mais assez réels, comme Les Omniscients ou Les Héricornes. Ce sont des séries qui ont trouvé vraiment leur public et qui sont, je trouve, très abouties.

"Les Omniscients" de Vincent Dugomier (Scénario) et Renata Castellani (Dessin)
"Elles" de Kid Toussaint (Scénario) et Aveline Stokart (Dessin), l’autre grand succès jeunesse du Lombard

S’adresser à la jeunesse, c’est presque plus difficile et donc plus intéressant. Et je trouve que l’on a un peu trop tendance aujourd’hui à considérer que ce qui compte avant tout, c’est le message, l’édification de l’enfant, mais à travers un prisme, un regard, à mon sens, un peu trop adulte. Je trouve que l’on n’est pas tout le temps en connexion avec ce qui, au fond, est de faire passer ce message et ce que veulent les enfants.

Après tout, le fait d’avoir un dessin un peu coloré, un peu rond avec de l’humour, peut faire passer tous les messages que l’on veut et je crois que la forme a son importance. Souvent je vois arriver des œuvres qui ne me semblent pas complètement adaptées, qui auront certainement une belle critique et des prix potentiels dans les festivals, mais qui ne vont pas attirer l’œil d’un enfant.

Je pense qu’il faut respecter ce public-là, aussi. C’est pourquoi en essaye de mettre un peu à cette hauteur-là avec les enfants. Parce que oui, c’est notre ADN, c’est notre histoire. Et aujourd’hui, avec des séries comme Les Schtroumpfs, Yakari, Léonard est un génie, L’Élève Ducobu, ça reste vraiment un de nos fers de lance.

« Il faut respecter les enfants »

Avec quel esprit abordez-vous le Festival d’Angoulême cette année ?

On l’aborde avec vraiment cette envie de montrer notre éclectisme et donc de mettre en avant, à l’échelle du stand, autant une série d’aventures comme Deamon qu’un roman graphique comme Aux Soirs de grande ardeur de Nicolas Puzenat, le nouvel album de Jul Maroh, Boutonné en jalousie ou encore le lancement d’une nouvelle série jeunesse, Elsbeth, qui sortent dans le même temps. Il y a aussi La Quête, une série présente dans l’exposition La BD règle ses contes du Festival d’Angoulême. Nous voulons avoir l’image d’un éditeur généraliste, ce qui n’est pas si simple à tenir comme position.

Cette année, aussi, c’est le retour de la collection « Signé ». C’est une collection qui me tient vraiment à cœur et dont je ne veux pas qu’il y ait des nouveautés de façon trop régulière parce qu’il faut que l’on reste très exigeants sur la qualité. Si nous n’avons pas des œuvres qui correspondent vraiment à son ADN, c’est à dire qui ont un côté un peu cinématographique, avec des auteurs réputés qui ont déjà un vrai parcours, on préfère ne rien sortir. C’est pourquoi nous avons fait une année 2024 sans « Signé ». Cela a surpris.

Mais cette année-ci, on en a quatre ! Ce n’est pas régulier, mais cela permet de maintenir ce niveau de qualité et je crois de succès à la collection. Et puis il y a le retour cette année de Cosey ! Je viens de recevoir pour la couverture de son futur album qui sortira en octobre et qui va être très bon.

L’univers de Comanche de Greg et Hermann revisité par Romain Renard

Pour conclure, en quelques mots, qu’est-ce qui caractérise Le Lombard aujourd’hui ?

Ce n’est plus tellement les thématiques abordées qui nous caractérisent puisque l’on ne s’en interdit aucune, et je crois que c’est comme ça qu’il faut évoluer. C’est dans le fait que nous avons réduit notre production. On est les seuls à avoir fait de cela de façon aussi massive. Avec la même équipe, les mêmes moyens, on défend davantage les titres, c’est mécanique. Cette démarche-là, je ne la vois pas tellement ailleurs.

« Des héros d’aujourd’hui »

Il y a l’exemple de Thorgal : on avait trois séries dérivées de Thorgal, avec des années où iI y avait quatre nouveautés qui fonctionnaient bien : Thorgal, Kriss de Valnor, La Jeunesse, Louve. Mais cela commençait un tout petit peu à être vraiment systématique et purement commercial.

On a arrêté chaque série, une par une et on les a remplacées par une ou deux nouveautés one shot par an. Et donc c’est en renonçant à un modèle commercial un petit peu trop évident, comme XIII ou Blake et Mortimer qui sont assis sur une certaine orthodoxie, que nous essayons d’offrir à une nouvelle génération d’auteurs l’occasion de porter sur la série un regard différent, plus ouvert, qui ne soit pas une copie conforme, mais qui respecte néanmoins les codes. Rosinski est très attentif à cela.

C’est quelque chose que l’on trouve, nous, qualitatif, et qui permet de perpétuer Thorgal dans une certaine forme de modernité, d’en faire un héros d’aujourd’hui.

Série multi-auteurs, Thorgal Saga est piloté en coordination avec l’auteur Grzegorz Rosinski

Par Didier PASAMONIK

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En médaillon : Gauthier Van Meerbeeck, directeur éditorial des Editions du Lombard. Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD).

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