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Favori de la rédaction
1er juin 2026
Beaucoup d’histoires nous montrent le monde Inuit, que ce soit face aux bouleversements du changement climatique ou face à l’occidentalisation à marche forcée de ces villages, à leur précarisation liée à leurs ressources naturelles, sans parler des menaces d’envahissement pour leur localisation stratégique. Dans ce livre, l’autrice Margot Englebert se rapproche au plus près de cette culture en nous plongeant au cœur d’une famille confrontée à un deuil. Nous suivons la jeune Sialuk dans ses réflexions, se sentant seule et perdue face à la disparition de son grand frère qu’elle refuse d’accepter. Si elle ne va plus en cours, elle continue de voir ses amies, des personnes du village. C’est l’occasion de distiller des éléments de vie des Inuits, comme la chasse au renne (et son dépeçage), les recettes à base de phoque, les chants traditionnels, mais aussi la détresse des jeunes avec le suicide d’une camarade de classe ou leur envie de partir vers l’Occident, illusion d’un monde meilleur.
Les histoires de deuil touchent tout le monde et, comme le lui dit l’une de ses amies, il faut se reprendre et passer à autre chose. Facile à dire. Forcément, rien d’évident à tout cela, d’autant plus quand la personne a disparu dans un trou d’eau de banquise sans qu’on la retrouve et que c’était son frère aîné. L’histoire est contée de manière très sensible et l’on suit le cheminement psychologique de Sialuk, sa révolte, sa colère, son déni, en espérant à chaque page qu’elle réussira à surmonter cette épreuve. On observe ses parents, attentifs mais taiseux, ne sachant que faire face à cette adolescente qui n’accepte pas la réalité et qui, d’une certaine manière, leur en veut. Enfermée dans sa douleur, on voit, au début, que Sialuk ne se pose pas la question de la douleur qu’ils pourraient aussi ressentir.
Si cette douleur est universelle, elle est ici habilement projetée dans le monde des Inuits, que l’on découvre par la même occasion. Le conflit générationnel est ici très marqué, encore plus que dans notre civilisation occidentale, où nous avons des vies intergénérationnelles plus ressemblantes. Pour eux, c’est le saut entre l’ancien et le nouveau monde des Inuits : continuer la tradition de la pêche, vivre en autarcie, entretenir le patrimoine oral des histoires et des chansons. Sialuk en veut à ses parents de ne pas s’intéresser aux chansons qu’elle aime (principalement celles de Taylor Swift, qu’elle adore et qu’elle a découvertes grâce à un lecteur de musique de son frère), tandis que ses parents ne comprennent pas son langage mêlant leur langue à l’anglais, alors qu’ils voient leur culture disparaître. Le dialogue est difficile et la perte d’un des leurs fait exploser ces conflits cachés.
Margot Englebert est bruxelloise et a fait des études de dessin et de bande dessinée à l’École Saint-Luc. Ce livre est sa première bande dessinée et il a été réalisé entièrement aux crayons de couleur. La technique est impressionnante, et la douceur des traits et des couleurs s’accorde parfaitement avec le rythme de l’histoire et la mélancolie de la jeune Sialuk. Les couleurs dominantes sont présentes pendant quelques pages, puis changent en fonction de l’action ou du décor. On passe d’une dominante rouge en extérieur à une dominante verte dans la maison, puis ocre et bleu de nouveau à l’extérieur. À chaque fois, l’ambiance est réaliste, et quel que soit le choix de cette couleur, on y croit sans problème. Même les chutes de neige et les aurores boréales sont différentes de ce que l’on peut voir habituellement, et ça fonctionne parfaitement. Des choix graphiques sophistiqués et rares pour un livre de plus de 130 planches. Un vrai plaisir de lecture pastel et émouvant.
Par Laurent MENUT
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Eino de Margot Englebert, © éditions Sarbacane