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Excellent
30 mai 2026
Même si elle la connaissait peu, Ece décide d’enquêter pour savoir ce qui est réellement arrivé à la jeune femme. L’histoire passera alors d’un simple fait divers à un scandale mêlant hommes politiques, richesse et corruption dans la Turquie de ces années 1990. Si l’action est une fiction, l’autrice a vécu à Istanbul dans ces années-là, y a été aussi étudiante et partage l’ambiance de cette vie qu’elle a bien connu. Le polar devient alors l’occasion de dénoncer une société élitiste, inégalitaire et sans respect pour les femmes.
Les deux jeunes héroïnes sont aussi différentes qu’elles sont attachées l’une à l’autre. La narratrice Ece est une petite jeune femme rousse dynamique, ne tenant pas en place et refusant de céder aux diktats de la société ultra-masculine turque. Elle est affublée d’une grande cicatrice au front dont elle se dit fière mais qu’elle cache autant que possible avec sa chevelure. Son amie Melcem est plus grande, très belle, brillante dans ses études et plaît aux hommes, ce qui est plus un poids qu’un avantage pour elle.
Après le pseudo-accident de Selen, Ece sera l’élément fonceur pour enquêter alors que Melcem cherchera plutôt à pondérer ses ardeurs et à rester prudente. Leur enquête va les emmener en dehors de leur université et elle croiseront le milieu nocturne d’Istanbul, ses boites de nuit, des familles riches et influentes, des politiciens et hommes de main à la violence facile. Et puis, elles partagent un secret : leur maîtrise parfaite du mauvais œil. Elles se concentrent et jettent un regard dense sur la personne ou l’objet sur lequel elle veulent avoir une action. Est-ce que cela fonctionne ? Elles en doutent mais l’histoire semble montrer que c’est peut-être possible.
Le dessin est très doux et même si les proportions ne sont pas toujours académiques, on reconnaît parfaitement tous les personnages, le dynamisme et le mouvement sont bien présents. Le livre est conséquent et c’est toujours intéressant de voir l’évolution du dessin au fur et à mesure. On peut imaginer que le style de l’autrice se cherche encore un peu et le trait très fin au début, s’épaissit au cours de l’histoire et les visages deviennent plus précis, plus détaillés. Les couleurs sont aussi très douces et pastels, toutes les pages sont lumineuses et donnent des textures mélangeant aquarelles et crayons de couleurs. En 270 planches, le livre est découpé en 18 chapitres, chacun décrivant un moment précis de l’histoire. Ilssont espacés dans le temps et chacun a un titre en un seul mot réussissant à synthétiser ce que l’on a lu.
« Mauvais œil » est une bande dessinée traduite récemment en français mais qui a déjà eu une riche carrière en anglais : elle est lauréat du Cartoonist Studio Prize 2025 et le Guardian et l’American Library Association l’avait sélectionné parmi les meilleures BD de l’année 2024.
Avec ce livre, Özge Samanci délivre une aventure dynamique et distrayante sous forme d’une enquête menée par deux jeunes femmes complices. Mais le récit ne se limite pas à ça : les deux héroïnes sont sans cesse bloquées, humiliées, agressées par les hommes turcs qui considèrent leur propre comportement comme naturel.
Elle dénonce aussi le système de corruption présent à Istanbul en plaçant son récit au moment des élections municipales. Uniquement des hommes se présentent et tous n’ont aucun scrupule à manipuler et mentir pour éliminer leurs adversaires et arriver à leurs fins. Enfin, elle dénonce le verrouillage du pouvoir sur la vie des gens montrant à quel point il est difficile de sortir du pays, d’avoir des autorisations de séjour ne serait-ce que pour un travail d’hôtesse de l’air ou des vacances. Un vrai plaisir de lecture de polar humain et social qui résonne avec l’actualité.
Par Laurent MENUT
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Mauvais œil - Par Özge Samanci — éditions Helvetiq