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Favori de la rédaction
6 juin 2026
Le point de départ a quelque chose de délicieux : une lectrice d’aujourd’hui, Fiamma Luzzatti, installée chez Gambrinus, se penche sur Goethe lorsqu’Alexandre Dumas, surgissant de son propre siècle avec aplomb et panache, vient lui souffler qu’il existe une autre manière de raconter Naples. Le geste est à l’image de l’album tout entier : malicieux, romanesque, un peu insolent. Dumas n’entre pas dans l’histoire, il y déboule. Il ne demande pas la permission ; il propose une visite, comme on ouvrirait grand une fenêtre sur une ville trop vivante pour tenir en place.
Quand Dumas prend le bras de Naples
Le contraste entre Goethe et Dumas est plus qu’un simple clin d’œil littéraire. Il installe d’emblée deux régimes de regard. D’un côté, une contemplation plus sage, presque académique ; de l’autre, un élan, une gourmandise, une façon de saisir Naples par ses débordements, ses voix, ses théâtres, ses rues et ses appétits. Dumas entraîne Fiamma vers Le Corricolo, fresque foisonnante où la ville se donne sans se laisser enfermer. Et la bande dessinée adopte ce mouvement : elle avance par caprices heureux, par haltes savoureuses, par rencontres qui semblent sorties d’un carnaval de l’histoire.
On y croise Domenico Barbaia, directeur du San Carlo, capable de murer Rossini dans sa chambre et d’employer une méthode autoritaire pour le pousser à terminer son opéra ; on y aperçoit le dey d’Alger et son harem ; on assiste au procès d’un homme poursuivi pour avoir « vendu ses obsèques ». Chaque anecdote, même la plus extravagante, dit quelque chose de Naples : son goût du théâtre, son sens du spectaculaire, son rapport presque naturel à l’excès. La ville semble toujours au bord de la représentation, comme si ses habitants jouaient leur propre rôle avec une légère pointe de défi.
Ce qui charme, c’est que la chronique n’adopte jamais un ton professoral. Elle préfère la circulation à la démonstration, le pas vif à la leçon. L’histoire avance comme une flânerie bien menée, où l’on passe des bourgeois aux voleurs, des cuisines aux coulisses, de l’opéra à la rue, sans jamais perdre le fil. Naples y apparaît comme une ville qui ne se contente pas d’être racontée : elle se raconte elle-même, avec ses humeurs, ses contrastes, ses vanités et ses éclats de rire.
Une ville éternelle, racontée à hauteur de gourmandise
Le dessin de Marcella Onzo accompagne parfaitement cette énergie. Le trait, dit-on, est enfantin ; il faut entendre par là non une naïveté simpliste, mais une fraîcheur de regard, une liberté de ligne, une manière de rendre les choses avec souplesse et vivacité. L’image ne fige jamais Naples dans une carte postale. Elle la rend mobile, presque bondissante. Les personnages ont quelque chose de caricatural sans jamais devenir lourds ; ils sont expressifs, attachants, légèrement décalés, comme si le comique n’était jamais loin de la tendresse.
Alexandre Dumas, surtout, y gagne une présence savoureuse. Séducteur à ses heures, poète par éclairs, il possède la verve de ceux qui aiment raconter autant qu’ils aiment vivre. Dans cet album, il n’est pas une statue littéraire mais un compagnon de route, un homme qui parle haut, qui observe vite, qui enjolive sans mentir tout à fait. Sa silhouette donne au récit un charme de conversation improvisée, où l’esprit le dispute à l’érudition.
Fiamma, de son côté, sert de passeuse entre les époques. Scénariste contemporaine, lectrice curieuse, elle n’est pas là pour illustrer docilement une leçon d’histoire littéraire ; elle regarde, questionne, se laisse entraîner, puis se laisse gagner par l’évidence d’une ville qui déborde de ses propres légendes. Le dialogue entre son temps et celui de Dumas crée une sorte de double exposition : Naples d’hier et Naples d’aujourd’hui se répondent, se superposent, se reconnaissent. L’effet est moins celui d’une comparaison que d’un écho. La ville change, bien sûr, mais elle conserve son souffle, son théâtre intérieur et son goût du récit continu.
L’album tire aussi sa force de son inventaire vivant. La pizza, la sfogliatella, le Vésuve, l’opéra, les bourgeois, le peuple, les voleurs, la jalousie napolitaine : autant d’éléments qui pourraient n’être qu’une liste de motifs attendus, mais que la bande dessinée transforme en matière bruissante. Rien n’est décoratif ; tout participe à une identité urbaine pleine de nerf et de saveur. Naples y est à la fois drôle et fière, excessive et familière, ancienne et toujours neuve.
Ce qui se dégage surtout de Dumas à Naples, c’est une idée simple et belle : certaines villes n’ont pas besoin d’être inventées, seulement réentendues. Naples est de celles-là. Elle a mille voix, mille masques, mille appétits. Dumas, avec son tempérament de conteur, sait les faire parler. Marcella Onzo, avec son dessin souple et enjoué, sait les faire danser. Ensemble, ils offrent une promenade littéraire qui a le bon goût de ne jamais peser : elle pétille, elle improvise, elle séduit. Et dans ce ballet entre passé et présent, entre l’esprit et le ciel de Campanie, Naples reste bien ce qu’elle est ici plus que jamais : une ville qui ne se visite pas seulement, mais qui se goûte, se joue et se raconte.
Par Jessy LEMESLE
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Dumas à Naples - Par Fiamma Luzzati et Marcella Onzo - Editions Actes Sud, 18,90 €