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Favori de la rédaction
29 juillet 2025
Il est l’heure pour Béla de rentrer sur son monde d’origine et de retrouver son père, Lemon Jefferson. Après 25 années d’exil contraint, Silence ouvre à son protégé les portes de son vaisseau. Le retour tant attendu révèle immédiatement son lot de souffrances, tandis que la Dame de Minuit confronte Béla à la réalité : 250 années ont passé depuis son envol pour les étoiles et non pas deux décennies. Le temps ne s’écoule pas de la même manière selon les mondes.
Abattu mais déterminé, Béla s’évertue à comprendre cette nouvelle société pétrie de rites liés à son père, Lemon Jefferson. L’aventure s’engage. Explorer les ruines d’un monde ancien, celui auquel il pensait appartenir, devient une injonction intime, comme une pensée irréductible, une obsession irrépressible. Le souci de renouer le fil coupé malgré lui. Silence, la Dame de Minuit et le Colosse s’engagent à ses côtés afin d’affronter le passé.
Nous avons été particulièrement touchés par ce récit doté d’une grande profondeur où de ces traits feutrés émerge sans relâche une mélancolie cathartique. Le projet en lui-même nous a également fascinés, celui-ci faisant plus que flirter avec l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle). Béla Sans Monde n’est pas conçu comme une suite conventionnelle.
Simon Roussin souhaitait reprendre l’univers de Lemon Jefferson où il avait interrogé les récits d’aventure avec lesquels il s’était construit. Plutôt que de se conformer aux attendus d’une suite classique, il s’est lancé dans la création de Béla Sans Monde sans relire son album vieux de plus d’une décennie. Si bien que ses souvenirs, tels des légendes en devenir, le conduisent à repenser les personnages, à jouer avec l’incertitude de la mémoire.
Le pari audacieux de l’auteur est relevé haut la main avec un graphisme tout à fait surprenant quand on n’a pas lu Lemon Jefferson et la grande aventure. Il est peu de dire qu’il est inhabituel de trouver des bandes dessinées faites aux feutres. Les éditions 2042, non sans une bonne dose d’ironie désabusée, ont relaté dans le cadre de la promotion de cet album la « mini-bataille d’Hernani » que cette création avait suscitée dans les commentaires de nos lecteurs et lectrices en 2011. Une de ces luttes stériles dont le forum a le secret en opposant les Classiques et les Modernes à coup de subtils « mon enfant fait pareil ».
Ce qui est certain, c’est que près de quinze années plus tard, ce type de récit, tant dans la forme que dans le fond, donne raison aux Modernes. Sans faire pour autant de Simon Roussin un précurseur, la nouvelle génération d’auteur(e)s dont Jérémie Moreau est une des incarnations, se situe tout à fait dans cette ligne éditoriale et créatrice.
Il est peu probable que les lignes de bataille qui existaient il y a quinze ans aient considérablement évolué. Si les générations de lecteurs et lectrices se renouvellent, laissant davantage de prise aux Modernes, la fracture n’en demeure pas moins plus que jamais consommée du fait de conceptions artistiques fondamentalement opposées. En témoignent les diverses réactions à l’obtention du Grand Prix à Angoulême par Anouk Ricard qui incarnait à sa manière une énième victoire de l’Association qui fit du scénario la matrice première de la création.
Revenons cependant à cet outil diabolique et enfantin que serait le feutre. Des pleines pages, des paysages, des souvenirs, prennent corps avec une grande expressivité grâce à ces choix graphiques. Le lecteur, la lectrice, sont invité(e)s à une contemplation sensible du récit. Ces couleurs éclatantes, criardes et feutrées à chaque planche portent admirablement le spleen poétique qui emplit les cases. La dialectique entre légende et réalité historique sillonne les pages, ou comment le banal pris à distance devient empreint d’un fantastique qui donne sens au réel. Une mutation alchimique du temps.
On sera honnête. Lorsque nous avons reçu le titre, si nous appréciions d’emblée la couverture particulièrement attrayante, surprenante, magnifiée par un beau travail éditorial, nous n’étions pas pour autant attirés par l’idée de dévorer ce titre. Bien mal nous en a pris. Ce titre mérite une véritable attention et met une fois encore en lumière les excellentes éditions 2042 (anciennement 2024) fondées et dirigées par Olivier Bron et Simon Liberman.
Avec Béla Sans Monde, les éditions 2042, par l’entremise du talentueux Simon Roussin (Prix Goscinny 2022), ne mentent pas lorsqu’ils annoncent leur ambition renouvelée en termes de créativité et d’invention : « 2042 comme une promesse, celle de dix-huit années de lecture en notre compagnie, pour celles et ceux qui refusent de se laisser ramollir le cerveau, anesthésier les sens, formater l’imagination ».
Béla Sans Monde est un récit d’aventure intime, une dialectique entre soi et son passé auquel on n’a plus accès que par des objets totems, des intermédiaires entre le désir d’un monde disparu et la nécessité de poursuivre son chemin, au risque de s’emprisonner de lourdes chaînes, d’un spleen accablant, d’une souffrance irrémédiable vis-à-vis de ce qui a été perdu. Béla, la Dame de Minuit, le Colosse, Silence, Simon Jefferson, Alaska constituent les protagonistes de cette fable fantastique à côté de laquelle vous ne devez pas passer.
Par Romain GARNIER
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Béla sans monde - Par Simon Roussin - Éd. 2042 - 88 pages - impression quadrichromie modifiée (magenta et jaune fluo) sur un papier Munken pure rough 150g - 23 x 29 cm - Parution 22 Janvier 2025 - 25 €.
Avec les éditions SULO, les éditions 2042 ont élaboré un puzzle de 1000 pièces issu de l’univers de Bela Sans Monde. Une édition limitée et fabriquée en France d’un format terminé de 48 x 68,5 cm et intitulé La Cascade. Avis aux amateurs et amatrices !
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