C’était en 2009, pour ceux qui s’en souviennent : le gouvernement de la région de Bruxelles-Capitale (à savoir l’ensemble de Bruxelles-ville et des 18 communes avoisinantes) avait rassemblé la myriade de petits et moyens festivals qui se tenaient au fil des mois dans la capitale belge en un événement fédérateur d’envergure : la « Fête de la BD ». En plus de quinze ans, l’événement a grandi, s’imposant rapidement comme un rendez-vous phare où professionnels comme visiteurs aiment se retrouver. En effet, sa gratuité permettait des rencontres bien différentes de celles d’autres festivals payants, où la chasse à la dédicace est plus présente.
Depuis lors, l’événement a changé de nom, mais aussi de lieu. Fini le magnifique parc de Bruxelles, où les badauds pouvaient tomber à l’improviste sur l’événement pour le plus grand plaisir des auteurs. En raison de soi-disant travaux qui auraient pu impacter son bon déroulement (ce qui reste à démontrer, surtout que ces « travaux » sont terminés depuis longtemps), le festival a intégré la toute nouvelle Gare Maritime… comme la Foire du Livre, l’autre grand événement BD de l’année à Bruxelles.
On se rassure en se disant que les amateurs de bande dessinée, même un peu perdus dans la géographie bruxelloise, sont heureux de ne pas devoir identifier qu’un seul lieu. Il ne faut pourtant pas associer trop vite les deux manifestations. Tout d’abord parce que leurs programmations et leurs infrastructures sont totalement différentes. Si la fameuse Balloon Parade a disparu du programme, le BD Comic Strip Festival peut se targuer de proposer une série d’événements, d’animations et de rencontres entièrement gratuites. Sans oublier la remise des fameux Prix Atomium !
Voici d’ailleurs le palmarès de cette année :
- Prix Raymond Leblanc de la jeune création : Adèle Labo pour La théorie des collisions
Nous vous en parlons régulièrement : le Prix Raymond Leblanc est actuellement le tremplin rêvé pour les jeunes auteurs de bande dessinée. Son jury, composé de professionnels, parmi lesquels trois éditeurs qui se relayent pour publier le futur album (Le Lombard, Futuropolis et Casterman) dote non seulement le lauréat d’une somme intéressante mais garantit aussi la publication de cette œuvre inédite. Une opération jusqu’ici couronnée de succès. Cette année, ce futur album sera publié au sein des Editions Futuropolis.
Le jury a révélé la thématique de ce récit : « La théorie des collisions est un projet qui a immédiatement retenu l’attention du jury par sa maturité graphique et narrative. À 25 ans à peine, Adèle Labo signe une oeuvre d’une grande cohérence, portée par un trait sobre, une économie de mots maîtrisée et une mise en scène visuelle d’une grande précision. Son récit aborde avec justesse et retenue le mal-être contemporain d’une jeune femme en quête d’oubli, de reconstruction et d’anonymat dans un monde surexposé. Par une narration visuelle expressive et des dialogues ciselés, l’autrice parvient à dire beaucoup sans trop en dire, laissant une place précieuse à l’interprétation. »
Adèle Labo reçoit une bourse de 10.000 euros allouée par la Communauté française de Belgique et 10.000 euros en avance sur droits de la part de Futuropolis, soit un total de 20.000 €. Avec ce support, nous lui souhaitons le meilleur démarrage possible, comme cela a pu être le cas pour d’autres lauréates, comme Maurane Mazars, Fauve Révélation au FIBD d’Angoulême après avoir reçu le Prix Raymond Leblanc.
- Prix Atomium Catherine Schoemann pour le Patrimoine : Benoît Peeters et François Schuiten - Les Cités obscures, Souvenirs de l’Éternel présent, nouvelle édition (Casterman)
« Ce nouveau prix au sein du palmarès, vise à distinguer une œuvre, une collection ou un travail éditorial qui contribue à préserver, redécouvrir et mettre en valeur le patrimoine du neuvième art, nous explique les organisateurs. Il s’inscrit dans une démarche durable et ambitieuse visant à protéger les trésors du neuvième art tout en mettant en lumière des projets exemplaires […] favorisant ainsi la transmission de cet héritage culturel aux générations futures. »
Les premiers lauréats de ce prix Catherine Schoemann sont bien connus de nos lecteurs. Depuis plus de quarante ans, Benoît Peeters et François Schuiten ont bâti une œuvre à la fois singulière et universelle, en développant ce monde imaginaire des Cités obscures qui tisse pourtant tant de liens avec le nôtre. La particularité de leur démarche tient également dans leur volonté d’oser revisiter et surtout corriger leurs albums, afin de peaufiner encore leur œuvre. Même si les Souvenirs de l’Éternel présent sont également liés à l’univers de Raoul Servais, c’est pour nous l’ensemble de la démarche créatrice des deux auteurs qui est ainsi reconnue, tout en autant que les donations de François Schuiten à différents organismes afin que la publication de ces ouvrages puissent perdurer.
Le jury s’en explique également en ces termes : « Le chantier de réédition de la saga des Cités obscures se poursuit avec cet album épuisé depuis plusieurs années. Ce livre est né de la rencontre des auteurs avec le pionnier belge du cinéma d’animation Raoul Servais, alors qu’il préparait son long-métrage Taxandria, film expérimental baigné dans le surréalisme belge, et inspiré par les œuvres de Magritte et Delvaux. L’ouvrage [...] renouvelle aussi de façon magistrale et originale l’univers des Cités obscures. La mise en contexte historique et le travail soigné de l’édition donnent à voir au public l’importance de ce patrimoine de la bande dessinée en résonance avec les autres arts visuels et narratifs. »
- Prix Atomium du Graphisme et du Design : Koenraad Tinel pour Le Seau, Souvenirs dessinés d’une guerre (Seuil BD)
Ce nouveau prix récompense une œuvre dont l’excellence visuelle et graphique est remarquable. Le jury, composé entre autres du Design Museum Brussels et de la Librairie Flagey désirent valoriser « la qualité du dessin, de la maquette, de la typo et du design général. Mais aussi la manière dont ces qualités visuelles transcendent et magnifient le récit. »
Le premier titre primé est un ouvrage qui nous a beaucoup plu chez ActuaBD. Régis Duqué nous disait : « Le Seau du titre du livre de Koenraad Tinel, c’est le « seau à merde » qu’il ramasse dans la forêt allemande alors qu’enfant, avec ses parents, des Flamands acquis à la cause nazie, il fuit l’avancée des Américains venus libérer l’Europe. Cette traversée hallucinée de l’Allemagne à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’artiste la racontera bien des années plus tard avec trois cents dessins (et presqu’autant de courts textes) dans un livre hors norme, Scheisseimer (littéralement le seau à merde, dans le titre original de la version flamande), publié chez Lanoo en 2009. Quinze ans plus tard, il est enfin édité en français. » Je ne peux que vous conseiller la (re)lecture de ce très article.
Le jury témoigne également : « Le Seau est un objet d’art total, où le fond et la forme s’entrelacent avec force et cohérence. Témoignage intime et bouleversant, l’ouvrage prend la forme d’un journal graphique dans lequel Koenraad Tinel, sur les conseils de David Van Reybrouck, a choisi de dessiner plutôt que d’écrire son histoire. Le résultat est une oeuvre puissante, profondément expressive, dont le dessin sombre et singulier porte avec justesse le poids de la mémoire. À la fois artistique, expérimental et profondément humain, Le Seau se distingue par son originalité formelle et la maîtrise de son geste graphique. »
– Le Prix Atomium Prem1ère du roman graphique : Sixtine Dano pour Sibylline, chroniques d’une escort girl (Glénat)
Un prix reconduit d’année en année, et qui donne la parole aux lecteurs de la radio la Prem1ère. Ils ont cette fois choisi un roman graphique qui a également touché notre chroniqueuse Perrine Lavorel : « Premier roman graphique de Sixtine Dano, qui a fait sensation à Angoulême et qui a été dans la sélection du Pop Women festival début mars, "Sibylline, chroniques d’une escort girl" raconte l’histoire d’une jeune étudiante en architecture qui se laisse prendre dans les mailles de la prostitution en devant une "Sugar Baby". Argent, précarité étudiante, sexe, patriarcat et objectification des femmes, ce roman graphique aborde avec beaucoup de puissance un grand nombre des sujets qui font débats aujourd’hui dans notre société. »
- Le Prix Atomium Cognito de la BD historique : Jakupi, Lapière, Pardo, Pellejero et Torrents pour Barcelona, âme noire chez (Aire Libre)
Le prix Cognito est un prix qui prend de plus en plus d’ampleur avec les années, l’un des premiers des Prix Atomium, disposant déjà d’une longue carrière auparavant, et qui salue toujours la meilleure bande dessinée à caractère historique, aux yeux du jury.
Un choix compliqué cette année, comme ils l’expriment : « Après de houleux débats, le choix du jury s’est finalement porté sur cette saga, à la narration riche et au personnage principal complexe. Parce que son traitement, tant narratif que graphique, est efficace, et malgré qu’elle ne se laisse aller à aucune facilité, cette BD s’adresse à un large public. Le pari était osé : à la fois récit historique et polar, "Barcelona âme noire" explore aussi les relations humaines, notamment filiales. Le dernier acte est, à ce propos, époustouflant. Ce qui a aussi plu au jury, c’est cette imbrication, intime, violente, entre un homme frappé très tôt par une tragédie personnelle et une ville marquée par le franquisme. Le petit Carlitos Moreno qui deviendra le terrible Don Carlos et Barcelone forment un couple dont la noirceur n’a d’égal que leur volonté, à l’un comme à l’autre, de vouloir, d’une part, s’accommoder du destin, et de l’autre, y échapper. »
- Le Prix Atomium Le Soir de la BD d’actualité : Mathieu Burniat et Dominique Mermoux pour Et soudain le futur chez (Rue de Sèvres)
Le reportage en bande dessinée est également porté depuis plusieurs années par le quotidien belge Le Soir. Ils mettent ainsi en avant un récit qui avait tapé dans l’œil de Patrice Gentilhomme : « À travers la chronique d’une expérience sociétale originale, les auteurs abordent des questions essentielles liées à la crise climatique, à l’épuisement des ressources, à l’écologie ou encore à la surconsommation, sous l’angle d’un éloge de la décroissance. »
« La décroissance ? C’est l’utopie du siècle, l’espoir d’un avenir durable, d’un futur possible
pour la planète, explique le jury. Mais comment la mettre en œuvre ? Mathieu Burniat et Dominique Mermoux ont réuni deux physiciens, un astrophysicien et un ingénieur en sciences environnementales pour tenter l’expérience sur l’île de la Cité, au cœur de Paris. Les auteurs ont dessiné le bilan de cette aventure politique, économique et sociale à huis clos dans un roman graphique frappé d’espoir et d’humanité. « Et soudain le futur » met de la poésie heureuse sur les défis de demain. »
- Le Prix Atomium Spirou : Bnji (Benjamin Jimenez) pour Mets ton slip
Le Prix Atomium Spirou récompense de jeunes talents avec son format imposé : le gag en une page. Comment développer un univers, cultiver plusieurs niveaux de lecture qui parleront tant aux enfants qu’aux adultes et, au final, faire rire en une page ? Un prix destiné aux plus de 18 ans ayant publié au maximum 3 albums.
« Le gag en une page, c’est un exercice de précision, de concision et de dosage particulièrement complexe à réaliser, explique le jury. Ce format exige que l’auteur soit capable de capturer l’attention du lecteur immédiatement et de délivrer un message efficace en un espace limité. Bien qu’il ne soit pas encore un professionnel de la bande dessinée, Benji a démontré une certaine maîtrise de ces deux notions essentielles pour le Journal Spirou. »
– Prix Atomium de la BD citoyenne : Marie de Brauer & Lucymacaroni pour Une BD qui parle de cul chez (Leduc Graphic)
Le jury explique son choix en ces termes : « Une BD qui parle de cul, mais pas que ! Derrière un titre accrocheur et provocateur, cet ouvrage aborde avec finesse une multitude de sujets qui dépassent largement la simple question du sexe. Didactique, sincère et joyeusement ouvert, le récit propose un regard décomplexé sur les relations, les corps, les choix individuels, et célèbre la tolérance avec humour et intelligence. Grâce à un ton juste et inclusif, un format original et un dessin parfaitement en phase avec le propos, cette BD offre un espace d’identification à plusieurs niveaux, en particulier pour les jeunes générations issues des réseaux sociaux. Elle déculpabilise, aborde la grossophobie, met en lumière des sujets souvent tabous et affirme une citoyenneté joyeuse, d’aujourd’hui. Une lecture qui a rafraîchi le jury et montré que l’engagement pouvait aussi passer par le plaisir — sans lourdeur, mais avec une vraie ouverture d’esprit. »
- Prix Atomium Fédération Wallonie-Bruxelles : Romain Renard
Le prix Atomium Fédération Wallonie-Bruxelles récompense un auteur, une autrice ou un collectif d’auteurs actif à Bruxelles et en Wallonie, qui a déjà une oeuvre graphique originale et innovante et qui entend la poursuivre. Il salue alternativement la carrière d’un auteur ou d’une autrice, car il respecte une stricte parité de genre entre les lauréats.
Il récompense cette fois l’auteur Romain Renard, un choix que nous ne pouvons que saluer. Depuis des années, Romain Renard réalise un parcours certes d’auteur de bande dessinée, mais aussi et surtout d’artiste mêlant à la fois les autres arts visuels ainsi que la musique. Après sa sage Melvile, son dernier ouvrage Revoir Comanche lui a permis d’attirer le regard d’une part encore plus étendue du lectorat. Une récompense et un succès amplement mérités. Et qui laissent encore présager d’autres beaux albums à venir.
Ce palmarès ne signe que le début des festivités bruxelloises de ce week-end. Nous souhaitons donc beaucoup d’amusement à tous les festivaliers du BD Comic Strip Festival de cette édition 2025 !
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Découvrir tout le programme du BD Comic Strip Festival 2025
Du 26 au 28 septembre 2025
Gare maritime de Tour & Taxis, Bruxelles
Avenue du Port, 88 (Parking extérieur)
1000 Bruxelles (Belgique)
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Affiche du festival 2025 : Alix Garin