Angoulême 2026 : dépersonnalisons le débat

Par Didier PASAMONIK 16 novembre 2025 
Entre le Bondoux-9eArt+-Croquemitaine et la fée Carabosse associative Delphine Groux, le narratif porté par les conversations sur le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a pris un tour que la capitale française de la BD ne mérite pas. Il faut penser sans eux si l’on veut comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe aujourd’hui et quelles sont les perspectives de cet événement majeur de la bande dessinée hexagonale.

Évidemment que leur responsabilité est entière, et il n’appartient pas à ActuaBD d’en juger. Mais comment ne pas voir le déséquilibre de l’attelage : une association et une présidente qui ne sont ni des professionnels de l’événementiel, ni de la gestion, et encore moins de la communication, accrochées à leurs prébendes ; une mairie démissionnaire depuis bientôt deux décennies — voire davantage — qui a laissé deux entités s’accaparer l’événement sans vraiment exiger de comptes, en dépit d’un rapport de la Cour régionale, et qui a oublié de se porter en chef de file responsable des intérêts des collectivités et de l’État ; enfin, un véritable professionnel de l’événement, fin politique, qui a gagné son indépendance en toute opacité grâce à ces forces inertielles, avec l’appui de quelques idiots utiles confortés par un clientélisme parfaitement géré.

Prolégomènes

Il faut se rappeler un certain nombre de faits quand on parle du Festival d’Angoulême, choses dont seuls quelques observateurs chenus semblent se souvenir.

Premièrement, le Festival a été créé en 1974 par trois catégories d’acteurs : un groupe de fans de BD qui rêvait de faire venir dans leur ville leurs dessinateurs favoris et de partager avec eux quelques cognacs bien choisis, incarné par Francis Groux ; la profession de la bande dessinée, représentée par Claude Moliterni, alors tout-puissant éditeur chez Dargaud et animateur des premiers clubs d’amateurs internationaux, passionné et homme de réseau qui a su mettre les auteurs au centre du jeu ; enfin, un politique, Jean Mardikian, adjoint à la culture, qui, comme tout élu, dispose d’une capacité d’action dépendant à la fois des intérêts du territoire et des aléas électoraux. Le fait saillant est que sans le politique, sans l’argent de la ville, le « Grand Prix de la ville d’Angoulême » (qui n’a jamais appartenu à l’association du même nom) et l’événement même n’auraient jamais existé.

Angoulême 2026 : dépersonnalisons le débat
Jean Mardikian, Claude Moliterni et Francis Groux, les fondateurs du FIBD en 1977.
Photo : Droits réservés.

Un Festival de premier plan

Puis l’événement a grandi, vraiment grandi, jusqu’à devenir le premier festival de BD de France. Des stars mondiales comme les Belges André Franquin, l’Américain Will Eisner, l’Italien Hugo Pratt et, côté français, Reiser, Moebius, Gillon ou Forest, ont prêté leur crédit à une manifestation prise en main par un jeu complexe entre les éditeurs et la ville.

L’autre chose à garder en mémoire est l’arrivée du maire socialiste Jean-Michel Boucheron. Élu en 1977, son mandat de douze ans a laissé (sans entrer dans les détails) un déficit de 164 millions de francs dans les finances de la ville. Fuyant en Argentine pour échapper à la justice, il fut rattrapé et condamné à plusieurs années de prison pour diverses malversations et détournements d’argent public. Cette affaire symbolisait alors les dérives de certains élus locaux après la décentralisation. Le sauvetage de la ville fut mené notamment grâce au concours des Centres Leclerc.

Le péché originel

À cela s’ajoute le fait du prince : le choix du président François Mitterrand, à l’instigation de Jack Lang, d’installer à Angoulême, dès les années 1980, un pôle de compétitivité lié à l’image. Outre le GIE des entreprises locales, Magelis, s’est créé un Établissement Public de Coopération Culturelle (EPCC), dont le navire-amiral est la Cité de la BD, autour du Musée de la BD créé en 1991, la Maison des Auteurs ou encore l’École supérieure de l’image. Un projet cornaqué localement par le fondateur politique du FIBD, Jean Mardikian. L’idée était d’adjoindre le Festival à cette structure dans une synergie logique entre un événement éphémère (quatre jours) et une institution pérenne.

Le bâtiment Castro, devenu "Vaisseau Moebius", a accueilli les premières grandes expositions

En réalité, ce projet vertueux s’est mué en rivalité, l’Association du FIBD dirigée par Francis Groux justifiant sa méfiance envers l’action politique au souvenir de la « période Boucheron », qui fut pourtant celle où le FIBD avait pris son envol, refusa d’intégrer l’Établissement Public.

Là se trouve le péché originel. Comment ne pas voir le conflit d’intérêts entre les deux structures, dans la sollicitation des fonds publics comme dans celle des sponsors ? Toute la rivalité entre Gilles Ciment, premier directeur général de la Cité, et Franck Bondoux, arrivé aux manettes à l’époque où Jean-Marc Thévenet, le délégué général mandaté par l’Association, l’avait recruté pour trouver des sponsors, vient de ce conflit.

Lorsque Thévenet fut évincé par l’Association, Jean Mardikian protesta : il fut à son tour éliminé, tout simplement, par Francis Groux. Ironie du sort : aujourd’hui, le président de la Cité de la BD (et candidat aux prochaines municipales) est le fils du premier, tandis que la présidente de l’Association est la fille du second…
Bondoux, qui avait créé entretemps 9eArt+, en fin manœuvrier, a obtenu la tête de Gilles Ciment dans l’indifférence générale. L’apaisement plutôt que le conflit, les arrangements plutôt que la saine gestion : telle fut la ligne politique, personne ne voulant prendre la responsabilité de « tuer le Festival ».

Hergé par Tchang. Avec son sourire énigmatique, il est venu apporter la consécration au Festival d’Angoulême en 1977.

Sortir de cet imbroglio

Le problème aujourd’hui, c’est que ceux qui sont à l’origine du succès du FIBD — les créateurs et les éditeurs — ne sont plus entendus. D’où leur révolte. Il semble évident qu’il faut réparer l’erreur de départ : rétablir les synergies entre l’événement, par nature éphémère, et l’institution qu’est la Cité ; rationaliser l’investissement culturel public et les efforts associatifs ; et remettre ceux qui sont les acteurs du métier : créateurs, éditeurs au centre de l’événement, sous la houlette peut-être de l’institution permanente de la BD dans la ville avec le soutien de la mairie et des institutions du territoire. Les compétences existent aujourd’hui dans cette structure. Qu’attend-on ?

Par Didier PASAMONIK

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7 Messages :
  • Angoulême 2026 : dépersonnalisons le débat
    16 novembre 2025 13:45, par Gina Vanilla

    Merci pour cet article explicatif !

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  • Angoulême 2026 : dépersonnalisons le débat
    16 novembre 2025 16:50, par Olivier Thierry

    Bonne analyse, Didier, comme toujours. Et avec le recul qui est nécessaire.
    Il faut tout remettre à plat en termes de structure et de gouvernance. (Car le problème n’est pas le "management toxique", l’opacité ou le commercialisme — ce dernier bien nécessaire, au passage. Ce ne sont que des symptômes).
    Pour faire ceci, et en l’absence de volonté politique ou de pouvoir permettant d’imposer la solution, il faut parfois que les choses... meurent, afin qu’elles puissent renaître correctement.
    Une ou deux années sans FIBD ne ferait pas grand mal et permettrait de remettre les choses à plat et à tête reposée.

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    • Répondu le 17 novembre 2025 à  00:40 :

      Ça ne marche pas comme ça. Le Festival rapporte beaucoup d’argent aux commerçants de la ville et les élections municipales sont dans 4 mois. Il y a la manifestation culturelle que constitue le Festival, qui concerne le public et une certaine portion de la profession, mais il y a en premier lieu une réalité économique locale, du clientélisme et pas mal de politique.

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      • Répondu par Olivier Thierry le 17 novembre 2025 à  09:15 :

        Tout-à-fait. Et c’est pour cela que les grands éditeurs ont raison de jouer le rapport de force. Sans les éditeurs et auteurs, il n’y a pas de FIBD. Il faut forcer à un changement radical de gouvernance ("gouvernance" étant différent de : "dirigeants").
        J’encourage les grands éditeurs à aller à fond dans leur logique jusqu’au-boutiste.

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      • Répondu par Laurent le 17 novembre 2025 à  09:31 :

        Merci pour cet article complet et instructif ! J’y ai beaucoup appris en terme de personnes (même si le but est de dépersonnaliser). Mais toute la trajectoire me semble basée sur une hypothèse fragile : le plus grand festival restera à Angoulème. Mais pourquoi ? Les choses évoluent toujours, il y a beaucoup d’autres festivals et si le FIBD disparait, d’autres prendront sa place sans auchn problème, comme à Saint Malo, par exemple. Car à la lecture, je reste sur la phrase "ironie du sort" : le fait que les principaux acteurs soient les "enfants de", me semble moyennement ironique mais plutôt un signe de gangrène trop avancée pour que cela continue comme cela...
        bonne journée !

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      • Répondu par Témoin le 17 novembre 2025 à  12:03 :

        Hôteliers et restaurateurs s’inquiètent déjà d’une baisse de chiffre d’affaires. Avec quatre jours de folle activité sur l’année, un peu plus long que la fameuse Braderie de Lille en septembre, je suppose qu’ils prennent des intérimaires ou des CDD pour le dernier weekend de janvier !

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  • Angoulême 2026 : dépersonnalisons le débat
    17 novembre 2025 12:34, par vainvain

    Merci Didier pour cet éclairage très pertinent. Cependant, si ton analyse explique bien les causes et conséquences de certains aspects de la crise que traverse le FIBD (crise de croissance, crise d’identité — Festival versus Salon —, crise de gouvernance et désormais, à coup sûr, crise financière), elle omet une dimension pourtant essentielle, qui est la crise morale. C’est, en effet, une infamante histoire de viol, appréhendée de manière désastreuse par 9ème Art + et le FIBD, qui aura engendré la mobilisation des auteurs et (surtout) des autrices, amenant les éditeurs puis les pouvoirs publics à réagir enfin avec détermination.

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