Évidemment que leur responsabilité est entière, et il n’appartient pas à ActuaBD d’en juger. Mais comment ne pas voir le déséquilibre de l’attelage : une association et une présidente qui ne sont ni des professionnels de l’événementiel, ni de la gestion, et encore moins de la communication, accrochées à leurs prébendes ; une mairie démissionnaire depuis bientôt deux décennies — voire davantage — qui a laissé deux entités s’accaparer l’événement sans vraiment exiger de comptes, en dépit d’un rapport de la Cour régionale, et qui a oublié de se porter en chef de file responsable des intérêts des collectivités et de l’État ; enfin, un véritable professionnel de l’événement, fin politique, qui a gagné son indépendance en toute opacité grâce à ces forces inertielles, avec l’appui de quelques idiots utiles confortés par un clientélisme parfaitement géré.
Prolégomènes
Il faut se rappeler un certain nombre de faits quand on parle du Festival d’Angoulême, choses dont seuls quelques observateurs chenus semblent se souvenir.
Premièrement, le Festival a été créé en 1974 par trois catégories d’acteurs : un groupe de fans de BD qui rêvait de faire venir dans leur ville leurs dessinateurs favoris et de partager avec eux quelques cognacs bien choisis, incarné par Francis Groux ; la profession de la bande dessinée, représentée par Claude Moliterni, alors tout-puissant éditeur chez Dargaud et animateur des premiers clubs d’amateurs internationaux, passionné et homme de réseau qui a su mettre les auteurs au centre du jeu ; enfin, un politique, Jean Mardikian, adjoint à la culture, qui, comme tout élu, dispose d’une capacité d’action dépendant à la fois des intérêts du territoire et des aléas électoraux. Le fait saillant est que sans le politique, sans l’argent de la ville, le « Grand Prix de la ville d’Angoulême » (qui n’a jamais appartenu à l’association du même nom) et l’événement même n’auraient jamais existé.
Un Festival de premier plan
Puis l’événement a grandi, vraiment grandi, jusqu’à devenir le premier festival de BD de France. Des stars mondiales comme les Belges André Franquin, l’Américain Will Eisner, l’Italien Hugo Pratt et, côté français, Reiser, Moebius, Gillon ou Forest, ont prêté leur crédit à une manifestation prise en main par un jeu complexe entre les éditeurs et la ville.
L’autre chose à garder en mémoire est l’arrivée du maire socialiste Jean-Michel Boucheron. Élu en 1977, son mandat de douze ans a laissé (sans entrer dans les détails) un déficit de 164 millions de francs dans les finances de la ville. Fuyant en Argentine pour échapper à la justice, il fut rattrapé et condamné à plusieurs années de prison pour diverses malversations et détournements d’argent public. Cette affaire symbolisait alors les dérives de certains élus locaux après la décentralisation. Le sauvetage de la ville fut mené notamment grâce au concours des Centres Leclerc.
Le péché originel
À cela s’ajoute le fait du prince : le choix du président François Mitterrand, à l’instigation de Jack Lang, d’installer à Angoulême, dès les années 1980, un pôle de compétitivité lié à l’image. Outre le GIE des entreprises locales, Magelis, s’est créé un Établissement Public de Coopération Culturelle (EPCC), dont le navire-amiral est la Cité de la BD, autour du Musée de la BD créé en 1991, la Maison des Auteurs ou encore l’École supérieure de l’image. Un projet cornaqué localement par le fondateur politique du FIBD, Jean Mardikian. L’idée était d’adjoindre le Festival à cette structure dans une synergie logique entre un événement éphémère (quatre jours) et une institution pérenne.
En réalité, ce projet vertueux s’est mué en rivalité, l’Association du FIBD dirigée par Francis Groux justifiant sa méfiance envers l’action politique au souvenir de la « période Boucheron », qui fut pourtant celle où le FIBD avait pris son envol, refusa d’intégrer l’Établissement Public.
Là se trouve le péché originel. Comment ne pas voir le conflit d’intérêts entre les deux structures, dans la sollicitation des fonds publics comme dans celle des sponsors ? Toute la rivalité entre Gilles Ciment, premier directeur général de la Cité, et Franck Bondoux, arrivé aux manettes à l’époque où Jean-Marc Thévenet, le délégué général mandaté par l’Association, l’avait recruté pour trouver des sponsors, vient de ce conflit.
Lorsque Thévenet fut évincé par l’Association, Jean Mardikian protesta : il fut à son tour éliminé, tout simplement, par Francis Groux. Ironie du sort : aujourd’hui, le président de la Cité de la BD (et candidat aux prochaines municipales) est le fils du premier, tandis que la présidente de l’Association est la fille du second…
Bondoux, qui avait créé entretemps 9eArt+, en fin manœuvrier, a obtenu la tête de Gilles Ciment dans l’indifférence générale. L’apaisement plutôt que le conflit, les arrangements plutôt que la saine gestion : telle fut la ligne politique, personne ne voulant prendre la responsabilité de « tuer le Festival ».
Sortir de cet imbroglio
Le problème aujourd’hui, c’est que ceux qui sont à l’origine du succès du FIBD — les créateurs et les éditeurs — ne sont plus entendus. D’où leur révolte. Il semble évident qu’il faut réparer l’erreur de départ : rétablir les synergies entre l’événement, par nature éphémère, et l’institution qu’est la Cité ; rationaliser l’investissement culturel public et les efforts associatifs ; et remettre ceux qui sont les acteurs du métier : créateurs, éditeurs au centre de l’événement, sous la houlette peut-être de l’institution permanente de la BD dans la ville avec le soutien de la mairie et des institutions du territoire. Les compétences existent aujourd’hui dans cette structure. Qu’attend-on ?
Par Didier PASAMONIK
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