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C’était un peu lunaire. Un brouillard épais recouvrait Paris. Le matin même du lancement du Grand Off à Angoulême, la presse était convoquée par 9eArt+, le jeudi 29 janvier 2026 à 11h00, à la Tour Montparnasse, à 5 minutes de la gare, afin d’évoquer « les incertitudes qui pèsent sur l’avenir du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, événement culturel de référence de l’univers de la bande dessinée dont elle est l’organisatrice et l’Association du FIBD propriétaire. »
Dans la salle, peuplée d’une trentaine de journalistes, Franck Bondoux se tenait sur une chaise avec à ses côtés, deux avocats qui l’observaient dans un fauteuil. Commence une longue prise de parole, un plaidoyer pro domo revenant sur les 20 ans « à concurrence de 90 heures par semaine » où il a dirigé le Festival. « Il me paraît important de synthétiser ce qui a été et ce qui est à l’œuvre aujourd’hui », explique‑t‑il.
Il rappelle que le Festival est né d’une association de droit privé, propriétaire du Festival International de la BD d’Angoulême. Ce n’est qu’à l’issue d’une crise impliquant éditeurs et collectivités (déjà !) que le FIBD, constatant la taille critique atteinte par sa manifestation, décida d’en confier l’organisation à la société 9e Art+, créée spécifiquement dans cet objectif, laquelle reprit une partie du personnel qui organisait le festival jusqu’alors. On remarque cependant qu’aucun représentant de l’Association du FIBD n’était dans la salle.« Ils n’ont pas pu être présents à Paris aujourd’hui » justifie Franck Bondoux.
« Cette société, son objectif d’entrée, ça a été d’abord de redresser la situation du festival et de le construire sur un plan budgétaire », rappelle Frank Bondoux. Il précise néanmoins que ce n’était pas là le seul objectif : il s’agissait aussi de faire du festival « la référence mondiale en matière de manifestation culturelle liée au champ de la bande dessinée ». Pour lui, le constat est clair : le festival est aujourd’hui unanimement reconnu comme un événement majeur, souvent qualifié de « bien public ».
Il signale toutefois un paradoxe : si cette réussite est saluée, le rôle de l’organisateur serait largement passé sous silence. « Ce que je ne vois pas, et que je ne vois pas assez curieusement, c’est l’interaction entre la société qui a amené le festival là où il est aujourd’hui, et cette réussite », souligne‑t‑il, rappelant que 9eArt+ travaille sur l’événement depuis près de vingt ans. Il pointe en particulier ces médias qui reproduisent « en boucle » des allégations « mensongères ».
Selon lui, la situation actuelle dépasse une crise ponctuelle. « Ce qui est à l’œuvre aujourd’hui, c’est l’enjeu de la gouvernance du festival, pour ne pas dire [sa] prise de contrôle », affirme‑t‑il. C’est dans ce cadre qu’il revient longuement sur le cahier des charges récemment publié par l’Association pour le Développement de la BD à Angoulême (ADBDA), qu’il estime révélateur des intentions à l’œuvre, tant par le rôle qu’il attribue à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image que par la place réservée au futur organisateur. Ce cahier des charges vise selon lui à organiser un « festival de la bande dessinée à Angoulême en reprenant le périmètre, le calendrier et les principaux marqueurs du FIBD, sans consultation ni accord de l’association qui en détient les droits. » Un conflit qui serait donc en réalité avant tout politique.
C’est à la suite de cette longue introduction que vient la question des actions concrètes que les acteurs comptent mener face à ce constat. Frank Bondoux laisse alors la parole à ses avocats. Ces derniers rappellent que le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême appartient juridiquement à l’association du FIBD, et que 9e Art+ en est l’organisateur mandaté par contrat. À leurs yeux, l’appel d’offres lancé par l’ADBDA vise à recréer un festival sur la base du FIBD, sans l’accord de ses ayants droit. « On ne peut pas reprendre le périmètre, le calendrier, les prix et la notoriété d’un événement existant sans l’accord de ceux qui en sont propriétaires. C’est juridiquement une situation de concurrence déloyale et de parasitisme », affirme l’un des avocats. Une assignation en référé doit être déposée dans les prochains jours afin de faire suspendre l’appel d’offres. Les avocats précisent que cette action ne vise pas les initiatives alternatives prévues en 2026 pour pallier l’absence du festival, mais bien la procédure engagée par l’ADBDA.
Sur les accusations de « management toxique », Frank Bondoux conteste. Il juge le vocable injustifié.
« À un moment donné, il faut mettre quelque chose de précis derrière les mots. » Il affirme qu’en près de vingt ans d’activité, 9e Art+ n’a fait l’objet d’aucune condamnation, ni sanction administrative d’aucune sorte. Les comptes, dit‑il, ont toujours été contrôlés. Sur le turnover, lié notamment à la direction artistique, il évoque les pressions insensées liées au poste et propose à Fausto Fasulo, directeur artistique Asie du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, présent dans la salle, de prendre la parole. Ce dernier intervient brièvement : « C’est une mission extrêmement complexe, avec une très grande pression », confirme-t-il. Franck Bondoux reconnaît d’éventuelles erreurs de recrutement, mais rejette toute logique de maltraitance. Face aux témoignages évoquant de la souffrance au travail, Frank Bondoux se montre tranchant : « Je pense que le festival n’a tué personne. »
Sur la mobilisation des autrices et auteurs, Frank Bondoux reconnaît l’ampleur du mouvement, mais estime que le festival a été affecté par des enjeux qui le dépassent. « Le festival est devenu une caisse de résonance de toutes les revendications. » Il rappelle que les questions de rémunération et de statut relèvent avant tout de décisions politiques et législatives, et affirme que le festival dispose de marges de manœuvre limitées sur ces sujets. Il conteste en revanche l’idée d’un désintérêt historique pour les créateurs. Il cite la mise en place de la rémunération des dédicaces, antérieure à la signature de la charte, l’implication régulière d’autrices dans les jurys et la réforme du mode d’attribution du Grand Prix : « Sur les signataires du manifeste, plus d’une centaine précisent qu’elles ont été honorées par le festival, à un titre ou à un autre. »
Il affirme avoir tenté d’ouvrir un dialogue avec les représentants des auteurs, sans succès, et dit avoir été tenu à l’écart des discussions menées par les pouvoirs publics et les syndicats d’éditeurs. Face au roulement des questions de journalistes concernant la perte de confiance manifeste de la part des auteurs, des éditeurs, puis des pouvoirs publics, il signale la violence des mises en cause dont Delphine Groux, la présidente de l’Association et lui-même ont été l’objet. Il dénonce l’absence de dialogue avec les pouvoirs publics. « Quand on vous dit pas un mot, qu’il n’y a pas un échange, vous avez votre réponse. »
En fin de conférence, Johanna Bondoux, la fille de Franck Bondoux, directrice du développement de 9e Art+, évoque l’état de sidération des équipes face aux accusations relayées dans la presse et sur les réseaux sociaux. Elle réfute les articles qui laissaient entendre qu’elle aurait été appelée à succéder à son père.
Franck Bondoux rappelle s’être mis en retrait « dans l’intérêt du festival » et insiste sur la nécessité d’une transmission. Fausto Fasulo fait savoir que des investissements en matériel ont été engagés, qu’un catalogue est quasiment achevé, et que plusieurs sous-traitants ne sont de ce fait pas payés.
« Repartir de zéro sur un événement de cette ampleur, c’est une illusion » fait remarquer le directeur déchu. De nombreux investissements ont été faits : des cadres, des décors, un site internet, un système de vote pour les auteurs... « On ne va pas jeter tout cela dans la Charente ! » s’exclame-t-il ! Laissant entendre qu’une négociation est possible.
Consultés par nos équipes cette semaine à Angoulême, les différents protagonistes de cette crise ne s’affolent pas. C’est une partie de bras de fer qui s’engage. « Il veut partir avec un chèque... » analyse l’un d’eux. Tout dépend dès lors du montant...
Par Colin BESNIER Didier PASAMONIK
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Photos : Sauf mention contraire : D. Pasamonik.
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