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18 novembre 2024
Entre 2021 et 2022, Mat Let s’est rendu à la salle de consommation à moindre risque - appelée à tort « salle de shoot » par ses détracteurs - de Lariboisière, dans le 10e arrondissement de Paris, pour comprendre et donner à comprendre la réalité de ce lieu qui déchaîne les passions. Il y a rencontré celles et ceux qui peuplent ses locaux. Des bénévoles de Gaia - l’association qui gère la salle - aux usagers, il dresse le portrait saisissant d’un lieu fait de vie et d’humanité.
Mat let a de surcroît suivi les équipes de Gaia sur le terrain, des jardins d’Eoles (19e) au square Forceval (19e), dans un Paris alors en pleine crise du crack marquant notamment l’actualité parisienne. En effet, le confinement général dû à la propagation du Covid-19 a conduit les autorités à condamner les tunnels sur la place de la Rotonde à Stalingrad, (19e) poussant les usagers à se retrancher toujours plus loin jusqu’à ce que la situation dégénère.
Pour certains, ces lieux de Paris étaient devenus semblable à Sao Polo au Brésil ou New York aux Etats-Unis : une grande scène de consommation de drogues se déroulait à ciel ouvert et sans aucun contrôle. Il y avait du Skenan, un médicament anti-douleur à la base, et de plus en plus d’injecteurs - des personnes qui utilisent des seringues pour consommer leurs produits. Un bidonville, où l’accès à l’eau et aux toilettes était restreint, s’était ainsi installé faisant du parc Forceval une micro-société à part entière où dealers et vendeurs, non-consommateurs, avaient flairé la bonne affaire.
Ce cauchemar éveillé a pris fin le 5 octobre 2022, quand le démantèlement du « campement du crack » a été mis en œuvre par un régiment de 1000 policiers. Au total, 400 à 600 personnes à la fois consommateurs et « habitants du parc » ont été évacués. Selon le ministère de l’Intérieur, « les mille policiers ont été mobilisés sur vingt-quatre heures, à la fois pour mener à bien l’opération mais également les jours suivants pour sécuriser les secteurs stratégiques et ainsi éviter la reconstitution d’un autre point de fixation ». Mais qu’en est-il deux ans plus tard, en 2024 ? Le calme est revenu mais la crainte de voir apparaître un nouveau campement est restée. Selon la préfecture, il n’y a plus de point de fixation, de lieu de rendez-vous pour des dizaines de toxicomanes. Mais des nouveaux points de chute apparaissent çà-et-là à l’instar des quais du canal Saint-Denis entre Paris et Aubervilliers en Seine Saint-Denis (93).
Des associations démunis qui tentent de sauver le navire
L’association Gaia œuvre dans les zones de consommation à ciel ouvert, en proposant des conditions de consommation à moindre risques - justement – ainsi qu’un accompagnement social comprenant des démarches administratives ou des demandes de logement, par exemple. Ballotés au gré des décisions préfectorales, les usagers sont contraints de vivre dans la marginalité. Une situation sans issue pour une population qui trouve dans le crack une échappatoire à cette réalité sordide. Un lieu où se croisent des destins divers, souvent difficiles et porteurs d’espoirs à l’instar de Banban (le nom a été modifié), musicien dans l’âme qui rêverait d’être sélectionné par le casting officiel des musiciens du métro parisien, mais qui après avoir essayé diverses drogues à 20 ans dûs à une instabilité psychologique couplée à la perte de son travail et d’un proche, a plongé dans la dépendance. Un état qui ronge la vie comme les relations. Ainsi, à la salle, il y retrouve pendant ne serait-ce qu’un instant une vie comme tout le monde où sociabilité et confort s’entrelacent, ne font qu’un…
Une salle de conso si utile ?
Pour mettre tout ça au clair, il n’y a rien de mieux que les chiffres, rien que les chiffres ! Selon le rapport d’évaluation des SCMR dirigé par Marie-Jauffret Roustide, chercheuse à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) commandité par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), le résultat est positif. Le volet sociologique mené à Paris a permis d’étudier la façon dont est perçue la SCMR dans la presse, les traces de consommation dans l’espace public, l’acceptabilité sociale de la SCMR, son impact sur la tranquillité publique et la manière dont les français la perçoivent.
Concernant la santé des usagers, les résultats sont indéniables. On observe une baisse d’environ 70 % des passages aux urgences, des overdoses non fatales et des abcès et endocardites. Des effets positifs, mais moindres, ont été analysés sur les contaminations au VIH et à l’hépatite C. Pour les usagers, la salle est un espace protecteur. Injecter dans la rue est rarement un choix et ils souffrent du regard des riverains. D’autant plus qu’ils sont conscients de l’image qu’ils renvoient. Mais la tentation est toujours plus forte…
Concernant les riverains, les réactions son très variées. Des collectifs soutenant la salle où s’y opposant se sont formés. Par exemple, le collectifs « Parents SCMR 75 » insiste sur le vivre ensemble dans le quartier et sur le fait que les problèmes de drogue y sont antérieurs à l’existence de la salle. Des riverains sont bien sûr opposés à la présence de la salle dans leur quartier. Personne n’a oublié ce qui s’est passé à Stalingrad. Les habitants étaient tellement excédés de l’atmosphère malfamée et violente qui y régnait que certains ont tenté le tout pour le coup pour mettre un terme au trafic et faire fuir les toxicomanes : les tirs de mortiers…. Sans compter leur refus catégorique de se voir octroyer en bas de chez eux une salle dédiée à ce type de consommation tant et si bien qu’elle n’a jamais pu voir le jour. Ils sont pour ainsi dire difficile à convaincre. Et pour cause, leur premier grief concerne la persistance de consommations et de traces de consommation dans l’espace public. L’étude des SCMR montre pourtant qu’il y a trois fois moins de seringues dans la rue qu’avant la création de la salle dans le 10e arrondissement de Paris. Mais certains usagers, notamment ceux atteints de troubles psychiques, continuent de consommer dans la rue. Ces riverains se sentent donc doublement perdants puisqu’ils ont dû accepter la création de la salle et constatent que les consommations de rie n’ont pas totalement disparu. Des inquiétudes donc légitimes.
Médecin du Monde au service des plus vulnérables
Réalisé en partenariat avec Médecin du Monde, A moindres risques est une porte d’entrée dans un lieu suscitant bien des fantasmes et pourtant méconnu, un lieu à des années lumières de l’image sulfureuse parfois dépeinte dans les médias : « on ne soigne pas dans une salle de consommation à moindre risque, on consomme », affirmait sur CNews, Pierre Liscia, homme politique et chroniqueur. Pourtant, cette salle est novatrice par l’accompagnement psychologique et psychiatrique dans un cadre juridique autorisant l’inhalation supervisée – c’est-à-dire se droguer. Du côté de la population, le constat est le même : tout le monde connaît la salle mais personne ne comprend son utilité. Entre ceux qui pensent que des salles de conso comme celle-ci pullulent dans le pays – alors qu’il y en a que trois en France (une à Paris, Marseille et Strasbourg) -, ceux qui imaginent les assos comme des « complices » qui leur délivrent la drogue – alors que le personnel est là pour aider les usagers à consommer dans les meilleurs conditions possibles (conseils sur la manière de s’injecter, d’éviter les risques d’infection, de surdose, etc.) - et, ceux qui affirment sèchement que la police pourrait passer et arrêter tout le monde – alors que ce système est parfaitement légal -, cette BD trouve en cette période une utilité publique pour déconstruire les clichés sur les salles de consommation et montrer, à travers une immersion totale, le quotidien des bénévoles et de leurs travails couplée aux témoignages d’usagers réguliers. En somme, des parcours de vie et des combattants qui en valent la chandelle.
On notera l’originalité de l’auteur à se mettre en scène au sein de l’ouvrage, à ponctuer chaque chapitres d’intermèdes où on le suit dans sa vie quotidienne pour mettre en exergue le regard d’une expérience profondément personnelle et authentique de la situation.
Par Jessy LEMESLE
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