Un roman graphique qui répond à une commande
Ni Yaël Hassan, ni Marc Lizano, le dessinateur qu’elle avait rencontré il y a quelques années dans un salon, n’a accepté immédiatement le projet. Pourtant, les deux auteurs avaient déjà coopéré à plusieurs reprises sur d’autres projets : « Deux de mes romans ont été adaptés par Marc : Un grand-père tombé du ciel et Momo Petit prince des Bleuets », confie Yaël Hassan.
Après avoir réfléchi un moment à la proposition de l’ancien directeur du Centre européen du résistant-déporté (CERD) qui gère le site de l’ex-camp de Natzweiler-Struthof, elle contacte son ami dessinateur : « C’est par l’intermédiaire de Sylvie de Malthuisieulx, une amie autrice jeunesse que Guillaume D’Andlau a connu mon travail. Il m’a appelé car il avait ce projet d’écriture à destination des jeunes. Sauf de nom, je ne connaissais que très peu le Struthof. Je me suis alors renseigné sur son histoire et recueilli une masse de documents et d’informations. Très vite j’ai réalisé qu’afin de toucher le jeune lecteur à hauteur de ce que fut ce camp, ce n’était pas sous la forme de roman qu’il fallait l’aborder, mais de manière visuelle et graphique. J’ai donc proposé à Marc de l’illustrer et c’est ainsi qu’est née la bande dessinée ».
Mais Yaël Hassan n’a jamais écrit de scénario de bande dessinée. Marc Lizano avait auparavant adapté ses romans. « Au début, j’étais complètement perdue », avoue-t-elle, « la bande dessinée est un genre qui se rapproche beaucoup plus du théâtre ou du cinéma. Je ne savais pas comment commencer, comment répartir les idées. Marc m’a énormément aidée jusqu’à ce que je comprenne enfin comment j’allais fonctionner et articuler les épisodes ».
Une fiction qui respecte scrupuleusement la réalité historique
« Je n’ai pas voulu réaliser un documentaire, j’ai souhaité laisser une part de création, d’émotion et de romanesque, mais il fallait rester extrêmement rigoureux malgré tout », raconte la scénariste. C’est pourquoi la première tâche a été de rassembler un maximum de documents sur l’histoire du camp : photographies, témoignages, archives… D’autre part, Yaël Hassan complète ce savoir historique avec une documentation plus contemporaine : des vidéos de visite par des groupes d’enfants sur Youtube, des interviews plus récentes, des films…
Une fois cet énorme travail effectué, il fallait créer des personnages : « Je ne me sentais pas la légitimité de me mettre dans la peau d’un vrai déporté. J’avais besoin d’installer une distance », explique-t-elle. L’histoire de ces personnages de fiction n’en est pas moins inspirée de faits réels qu’ont connus les survivants du Struthof ayant raconté leur histoire : « Jean [le déporté de la bande dessinée] incarne un personnage qui a vécu ce que les déportés du Struthof ont pu vivre. Pour imaginer son histoire je me suis appuyée sur des témoignages de survivants ». Certains sont d’ailleurs cités dans la bande dessinée et appuient la volonté des auteurs d’être au plus proches de la réalité historique : « Tout a été relu et vérifié ensuite par les services du CERD-Struthof. On m’a fait remarquer parfois que certains témoignages que j’avais utilisés étaient sujets à caution, alors je les ai supprimés. J’ai aussi fait des recoupements pour être sûre que ce qui était dit par les survivants n’étaient pas uniquement le fruit de leur imagination ou de mauvais tours que leur jouait leur mémoire ».
Il était impératif aussi que les deux auteurs se rendent sur place pour voir les lieux. L’expérience les marque pour toujours : « J’ai beaucoup écrit sur la Shoah, mais j’ai toujours refusé d’aller visiter Auschwitz. Pour réaliser cette bande dessinée, nous n’avons pas eu le choix. Il fallait que nous nous rendions au Struthof. Nous y sommes allés avec Marc en plein mois de novembre. Guillaume D’Andlau nous a fait une visite privée. Ça a été terrible. Une pente, comme une descente aux enfers, avec ces différents paliers. C’était vraiment violent. Nous sommes ressortis sonnés tous les deux de cette visite. Quand on est rentrés à l’hôtel, on s’est dit qu’il fallait absolument qu’on se fasse un repas ou quelque chose de plaisant pour nous remonter le moral. Ça m’a pris aux tripes et c’était vraiment douloureux. Cette visite a confirmé le fait que je n’irai plus jamais voir un lieu pareil ».
Représenter la violence
Cette grande émotion, Yaël Hassan l’a retraduite dans le personnage de la grand-mère qui accepte d’accompagner le groupe de son petit-fils lors de la visite du Struthof organisée pour sa classe : « Dans tous mes romans, il y a toujours soit un grand-père, soit une grand-mère qui me sert de porte-parole ». Bien que ce roman graphique ne s’adresse pas à des tous jeunes enfants, il fallait prendre énormément de précautions pour raconter une histoire terrible sans choquer ni sidérer le lectorat. « Je pars du principe qu’on peut aborder tous les sujets avec les jeunes. Il ne doit pas y avoir de tabous. La seule difficulté est de trouver la bonne manière.
Dans tous mes romans qui traitent de la Shoah, je fais extrêmement attention à ne pas choquer ni décrire des scènes de grande violence. Pour cette bande dessinée, j’ai pu bénéficier de la sensibilité et du talent de Marc pour éviter de tomber dans ce piège. Il m’a parfois dit qu’il ne fallait pas parler de certains épisodes. Pour d’autres, c’est spontanément qu’on les a évités. L’assassinat des 86 victimes juives est par exemple est à peine évoqué. Il fallait qu’on en parle, mais leur histoire était bien trop dure pour être racontée dans le détail devant un tout jeune public ».
Le choix de la bande dessinée pour faire découvrir l’histoire de ce lieu est le meilleur pour Yaël Hassan : « La bande dessinée est le médium par excellence aujourd’hui. Et croyez-moi, il y a quelques années je n’aurais jamais affirmé cela. Je chantais sur tous les toits que je n’étais pas lectrice de BD, que je ne comprenais pas la BD, que je ne savais pas la lire et que je n’y voyais d’ailleurs aucun intérêt. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et je me suis rendu compte dans les salons que les enfants étaient bien plus attirés par la BD que par les romans. Aujourd’hui, un enfant ne va pas spontanément se plonger dans un pavé de 300 pages ! Pour amener les enfants à la lecture, je pense que la bande dessinée est l’outil parfait. Je constate avec tristesse que les romans sont en perte de vitesse, mais l’essentiel est qu’ils continuent à lire, sous quelle que forme que ce soit : BD, mangas ou autres ».
Un sujet sensible dans le contexte actuel ?
Elle-même fille d’enfants cachés pendant la Seconde Guerre mondiale, d’origine polonaise, Yaël Hassan a baigné dans l’histoire de la Shoah et dans celle du nazisme depuis toujours : « Toute une partie de ma famille a disparu. Cette histoire me colle à la peau. Très tôt j’entendais les adultes raconter leur histoire pendant des réunions de famille. Mon père me parlait aussi beaucoup de l’assassinat des Juifs ». C’est en se posant la question de savoir qui transmettrait ce témoignage quand ses parents ne seraient plus là qu’elle s’est lancée dans l’écriture : « J’ai commencé à écrire à 8 ou 9 ans. Je suis devenue écrivaine par accident finalement et non par réelle ambition. Mais je constate que l’expression la plus forte et la meilleure pour exprimer ce qu’on ressent, c’est le dessin. Le plus grand regret de ma vie c’est de n’avoir jamais su dessiner. Bien au-delà de l’écriture, je pense que le dessin est plus efficace pour exprimer ses sentiments ». Cette bande dessinée vient compenser par procuration ce manque.
Depuis le 7 octobre dernier, l’antisémitisme explose en France et pas seulement chez les élèves : « Je dois me documenter beaucoup pour construire des argumentations solides. Parfois je suis face à des enseignants, des encadrants, des animateurs ou des auteurs hostiles, même dans les salons. Les discussions peuvent être houleuses dans le milieu de l’édition où je suis plutôt connue comme une passionnée. Il ne faut pas trop m’embêter sur le sujet d’Israël et de l’antisémitisme ».
Malgré ce contexte difficile, Yaël Hassan refuse de baisser les bras : « Cela fait 25 ans que j’écris sur la Shoah, 25 ans que j’interviens dans les écoles, et 25 ans que je fais face à des réactions parfois compliquées. Tous les élèves savent que je suis juive et franco-israélienne. J’ai écrit un roman sur le conflit israélo-palestinien qui s’appelle Tant que la terre pleurera. Je suis blindée. Il n’y a aucun problème pour moi d’aborder cette question en classe et je dirais que j’ai l’avantage de maitriser mon sujet », revendique-t-elle. Et quoi de plus bouleversant et de gratifiant qu’une jeune élève qui vient lui expliquer qu’enfin quelqu’un mettait des mots et des images sur ce qui s’était passé pour les Juifs pendant la guerre alors que son professeur ne parlait que de chiffres et de dates.
Une des dernières campagnes réalisées par l’Etat pour lutter contre l’antisémitisme l’a d’ailleurs particulièrement agacée : « J’ai été très choquée. Cette campagne se veut pédagogique. Elle montre une famille juive enfermée, apeurée, qui change son nom pour commander des repas livrés à domicile. C’est ça l’image qu’on veut faire circuler ? Des Juifs qui ont peur alors qu’on fait tout pour lutter contre les préjugés. On a les armes, on a les mots, on a l’intelligence pour lutter contre l’antisémitisme. Je suis d’accord bien sûr pour parler de ce que vivent les Juifs, mais pas de cette façon. On n’a jamais baissé les bras et les témoignages que j’apporte en classe font partie de cette lutte contre la haine. Si on nous montre apeurés comme cela s’est présenté dans ce film, alors ça veut dire que l’on accepte que c’est la fin de 4000 ans d’histoire ! ».
Avec cette bande dessinée sur le Struthof, Yaël Hassan, accompagnée de Marc Lizano, poursuit sa mission de transmission. Elle a d’autres projets avec le dessinateur, notamment celui de raconter l’histoire de la Main noire. Mais d’abord, il faut promouvoir ce roman graphique et les commémorations approchant, elle propose une idée aux organisateurs : « Je suis prête à rédiger un texte à partir de la bande dessinée et d’en faire une lecture dessinée avec Marc : il illustrerait en direct ce que je lirais devant des enfants ». Une idée excellente et si elle se réalisait au Struthof, ce serait encore plus fort...
Par Romain BLANDRE
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