Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Très bon
21 février 2026
Dès les premières pages, la chronologie se fissure. Les époques et les voix narratives s’entremêlent, les souvenirs se superposent. On traverse l’enfance de Beckett, ses études, son installation en France, ses amitiés littéraires, la guerre, les difficultés éditoriales autour de Molloy. Le lecteur doit recomposer l’ordre, assembler les fragments, interpréter les silences. La biographie devient un territoire à arpenter plutôt qu’un récit à consommer.
Tantôt Beckett semble parler à la première personne, tantôt son portrait est rapporté par ceux qui l’ont connu. Le point de vue glisse, se dérobe. Cette instabilité rappelle le dispositif de ses propres textes, notamment dans En attendant Godot, où l’attente structure l’ensemble sans jamais se résoudre. De la même manière, la bande dessinée installe un mouvement vers la compréhension sans jamais livrer une clé définitive.
Graphiquement, l’ouvrage frappe par son noir et blanc dense, presque étouffant. Les ombres dominent, les visages sont émaciés, les silhouettes souvent fragmentées. L’ensemble dégage une étrangeté qui peut évoquer l’univers de Charles Burns ou celui de Julie Doucet : un dessin où le contraste sert la tension psychologique.
Pourtant, l’album n’est pas dépourvu d’humour. Il s’agit d’un humour paradoxal, construit sur un décalage constant entre la forme comique et le fond tragique. On rit, mais d’un rire inquiet. Le comique ne détend pas ; il souligne l’angoisse. Ce procédé, profondément beckettien, traverse toute l’œuvre de l’écrivain. La bande dessinée capte cette ironie sèche, cette manière de faire surgir l’absurde au cœur du désespoir.
Au fil des pages, se dessine le portrait d’un homme mélancolique, presque inapte au bonheur. La biographie ne cherche pas à l’héroïser ; elle insiste au contraire sur les hésitations, les échecs, les zones d’ombre. Et fait la part entre Beckett, la légende littéraire et Samuel, l’homme.
Cette œuvre s’adresse sans doute davantage aux lecteurs familiers de Beckett, plutôt qu’aux novices. Comprendre pleinement la portée des allusions suppose d’avoir déjà fréquenté son univers. Ceux qui ont accepté l’opacité de ses textes trouveront ici un écho stimulant. Les autres risquent d’être déroutés par cette narration fragmentée qui demande une attention constante.
Samuel & Beckett n’est donc pas une porte d’entrée simplifiée vers l’écrivain. C’est un miroir formel de son esthétique. Une biographie qui adopte la logique de son sujet : éclatée, ironique, inquiète. Un livre à décrypter, plus qu’à parcourir — à l’image de l’œuvre qu’il met en scène.
Par Alice D’ANDREA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.