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Favori de la rédaction
4 décembre 2024
Max Faubert, Arthur Morgue et Sébastien Vichinsky sont trois amis d’enfance qui ont grandi dans la rue du Panorama, à Clamart, en Île-de-France. Leur groupe se complète, au cours des années lycée, par l’arrivée de Neige Agopian.
De nombreuses années ont passé. Max et Sébastien travaillent aux édition du Saule, sur Paris. Arthur, porté sur la drogue, n’a jamais quitté la rue et s’occupe de ses tantes chez qui il a été élevé. Quant à Neige, elle a précipitamment quitté la ville, ainsi que la vie de Max, et s’est installée au Royaume-Uni.
Un jour, Max reçoit un coup de téléphone d’Arthur qui l’interpelle : Neige est de retour, à Clamart, dans l’ancienne maison de ses parents. Elle a décidé de revenir s’y installer. Max, Arthur et Sébastien sont invités. Pour l’occasion, Neige révèle une fresque étrange qui était dissimulée sous la tapisserie de l’ancienne chambre de ses parents, qu’elle redécore. On y distingue un lointain horizon maritime. Qui peut donc en être l’auteur ?
La soirée et la nuit passent. Max, avec l’aide de Sébastien, avance sur le sujet. Il téléphone à Neige et lui laisse un message. Secrètement, il espère renouer avec elle et leur vieille histoire. Sans réponse au terme de la journée, il décide de se rendre chez elle. Devant la maison, il aperçoit la silhouette de Neige, découpée par la lumière, à la fenêtre de l’étage. Soudain, un cri atroce se fait entendre dans tout Clamart. Il provient de la maison de Neige. Max ne comprend pas. Il discerne d’immenses pattes d’araignées en lieu et place de son amie, quelques instants auparavant. Arthur sort de chez lui, ainsi que tous les habitants du quartier.
Les amis d’enfance montent les escaliers quatre à quatre. Neige a disparu. Il n’est pas certain que les liens établis par Max entre la fresque et la disparition de son amie parvienne à convaincre la police. Le voyage commence...
Un récit fantastique intelligent et grand public
Quand on referme la bande dessinée, on a le sentiment d’avoir vécu une grande aventure, pleine de tension, d’émerveillement, de peur et de curiosité. On est littéralement happé par le mystère qui plane sur ces pages. C’est à la fois le fait d’un scénario irréprochable, d’une grande maîtrise quant au rythme du récit, ainsi que des protagonistes, torturés par les non-dits, qui se révèlent dans l’épreuve. Mais c’est aussi le fait d’un graphisme réaliste tout en nuance de noir, de blanc et de gris.
Dans un premier temps, en feuilletant l’ouvrage, nous n’avions pas eu d’attrait particulier pour le dessin qui prenait vie sous nous yeux. En entrant dans le récit dès les premières pages, le trait de Stéphane de Caneva se révèle d’une grande efficacité, à même d’installer l’atmosphère fantastique exigée par la narration. L’univers imaginé par Serge Lehman a une identité graphique d’une grande puissance. Ce jeu entre le monde parisien contemporain et le monde parisien antéhistorique, qui nécessite un dessin différent, est particulièrement réussi. La stylisation accentue, pour notre plus grand bonheur, la dimension fantastique.
Stéphane de Caneva a déjà mis en case, à plusieurs reprises, les récits de son comparse scénariste. Il est, pour ainsi dire, avec Gess, l’autre dessinateur de l’univers de La Brigade chimérique. Il a cosigné la série Métropolis (en 4 tome) et La Brigade chimérique - Ultime renaissance. À chaque fois, Stéphane de Caneva est parvenu à adapter son graphisme de manière à ce que celui-ci incarne avec justesse le récit, la preuve d’un grand talent.
Nous ne pouvons pas en dire trop sur cet univers antéhistorique parisien, tout à fait fascinant, sans déflorer excessivement la dimension fantastique et prenante de ce splendide album. Nous dirons simplement que, à l’instar de l’univers de la Brigade chimérique ou d’autres de ses récits fantastiques, Serge Lehman brille pas sa capacité à relier sa matière scénaristique à une réalité culturelle française à cheval entre le XIXe et le XXe siècle. Si bien que le fantastique, de manière troublante, prend les allures d’une réalité historique.
Serge Lehman, Prix Goscinny - Meilleur Scénariste 2025
Serge Lehman ne s’est pas trompé en imaginant ce scénario. Avec Les Navigateurs, l’auteur remporte le prestigieux Prix Goscinny - Meilleur Scénariste 2025. Un hommage rendu non seulement à une œuvre, mais aussi à une carrière majeure de ce début de siècle. Ce prix s’est accompagné de la sélection de l’album Les Navigateurs dans la course au Fauve d’or, pour le FIBD d’Angoulême 2025, ainsi que pour le tome 5 de la série Saint-Elme, cocréée avec Frederik Peeters.
Serge Lehman a influencé des autrices et auteurs par son apport au genre fantastique, super-héroïque et à la redécouverte de tout un pan de notre patrimoine culturel de l’imaginaire, tel le merveilleux-scientifique. Une source de potentialités scénaristiques considérables. Avec lui, la bande dessinée de genre est mise à l’honneur et c’est tant mieux. Nous revenions longuement sur son rôle dans l’émergence d’une bande dessinée de super-héros français dans un article que nous vous invitons à (re)découvrir pour l’occasion.
Ces dernières années, le scénariste a poursuivi son travail d’archéologie littéraire amorcé dans les années 1990 sur la science-fiction française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Un travail précieux et monacal qu’il n’a jamais cessé de poursuivre. En 1999, il écrit un texte pour une conférence au Salon Imagina, qui fut publié dans Le Monde Diplomatique n° 544, intitulé Les Mondes perdus de l’anticipation scientifique française.
En 2021, aux éditions L’Arbre Vengeur, il publie à ce sujet une anthologie intitulée Maîtres du vertige où il rédige une longue préface. Un travail récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire dans la catégorie essai. À ce jour, Serge Lehman est un des auteurs français à avoir reçu le plus grand nombre de fois des prix divers du Grand Prix de l’Imaginaire (3 pour la catégorie roman francophone, 1 dans la catégorie essai et 1 pour la catégorie Bande Dessinée/Comics).
Les Navigateurs s’inscrit dans la veine de la bande dessinée fantastique qu’il a pu explorer auparavant avec la série Saint-Elme, mais également L’homme gribouillé, un album porté par le dessin de Frederik Peeters. Des œuvres que l’on ne peut que chaudement recommander aux amateurs du genre. Avec Les Navigateurs, Serge Lehman et Stéphane de Caneva relèvent un défi de taille : réaliser une bande dessinée intelligente, exigeante sur le plan scénaristique et graphique, et néanmoins très grand public. On ne peut que s’en réjouir. Bravo.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les Navigateurs - Par Serge Lehman & Stéphane de Caneva - Éd. Delcourt
Paru le 02-10-2024 - Format 22.7 x 2.5 x 30 cm
208 pages - 26,99 €
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