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Léonard, parodie du célèbre génie italien Léonard de Vinci, figure aujourd’hui parmi les plus anciennes séries franco-belges encore en activité avec son dessinateur d’origine toujours à la planche.
Il faut dire que l’érudit original - peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, scientifique - a déjà de quoi provoquer les passions. La série est née de la collaboration entre le scénariste Bob De Groot et le dessinateur Philippe Liégeois, dit Turk, alors collaborateurs d’Achille Talon Magazine, régie par Greg. De Groot et Turk avaient auparavant collaboré pour le l Journal Tintin sur Robin Dubois, parodie du célèbre prince des voleurs, moins culte, mais préfigurant la recette de Léonard. Ce dernier est d’abord l’unique protagoniste de sa série. Le génie égotique se suffisant à lui-même.
Mais comme il faut bien quelqu’un pour faire le sale boulot, Léonard prend sous son aile un jeune gringalet, Basile Landouye, qu’il appelle “disciple”, même si le mot “cobaye” lui conviendrait davantage. Il y a aussi Raoul Chatigré, le chat de Léonard, qui sert souvent de commentateur et d’appui comique, un peu comme Jolly Jumper dans Lucky Luke ou Milou dans Tintin. Tout comme ces derniers, il n’est jamais entendu des humains qu’il côtoie. Et n’oublions pas - quoi que ça serait facile - Bernadette, la souris, toujours aux petits soins avec Raoul.
Viendra plus tard la bonne à tout faire Mathurine, femme au tempérament fort qui va de pair avec son physique. Son nom complet est Mathurine Montorchon de la Serpillière… c’est dire que son destin était tout tracé. À noter que Léonard de Vinci aurait réellement eu une servante prénommée Mathurine.
Si la série a récemment fêté ses 50 ans, elle aurait tout aussi bien pu sombrer dans l’oubli il y a longtemps. En 1976, Achille Talon Magazine disparaît après seulement six numéros. C’est le tout jeune hebdomadaire hollandais Eppo qui sauve la série, qui sera ensuite publiée en France dans Pif, le magazine du Parti communiste, puis par Dargaud, Appro et enfin Le Lombard. Un parcours éditorial complexe, à l’image de l’esprit du protagoniste.
En 2017, De Groot cède sa place de scénariste à Zidrou, co-créateur de L’élève Ducobu et de Tamara et surtout lecteur de la première heure de Léonard. Vite, il y apporte sa touche, une petite révolution pour la série : une nouvelle protagoniste récurrente, en la personne de Mozzarella De Vinci, fille adoptive de Léonard. Elle rééquilibre considérablement la parité dans le cercle restreint des personnages récurrents et apporte un souffle de fraîcheur et de tendresse entre deux coups de tromblon tirés par le savant (fou ?).
Toujours en avance sur son temps
Dans le tout nouvel album, Léonard se retrouve toutefois confronté à un nouveau : Gigliola, sa nouvelle voisine de 20 ans, dont il s’amourache. Ce cher Léo semble en avoir déjà oublié la vieille Giovanna (et les autres).
Accoudé à leur clôture commune, la brute au grand cœur bulle (littéralement) regardant Gigliola. Mais cet amour lui paraît impossible : pourquoi une femme si belle, douce et jeune voudrait-elle d’un vieux barbu à la gâchette facile, de son espèce ? Cette rencontre fait toutefois l’objet de seulement quelques planches. Elle n’occupe toutefois que quelques planches. Mais on peut facilement imaginer un hors-série rassemblant toutes les (més-)aventures amoureuses de l’érudit, tant il y en a.
Pour ses 50 ans de carrière bédéesque, Léonard prend une nouvelle résolution : étendre ses activités en créant sa propre startup, coupant l’herbe sous le pied des futurs génies de la Silicon Valley. Après avoir créé la toute première cryptomonnaie - qui n’a pourtant rien de numérique… - Léonard acquiert des terres pour y construire les fondations de son futur quartier général. Basile est évidemment à l’office. Parmi ses nombreuses inventions, Léonard transforme sa douche en un modèle tout-en-un. Chapeau, quand on sait que la première douche n’a été inventée qu’en 1872 — plus de trois siècles après la mort du véritable De Vinci. Et par un Français, qui plus est.
Ceci étant dit, est-ce que ce 56e tome, sorti en août dernier, révolutionne la série ? Pas vraiment. La recette reste classique, ce qui n’est guère surprenant quand on sait que le génie a accumulé quelque 2 500 planches, parmi lesquelles plus de 500 inventions. Classique, oui, mais quelle recette ! La grammaire de la série est avant tout visuelle, relevant du “slapstick”. Et ce, au delà des nombreuses onomatopées - principalement les “BLAM” des coups de tromblon de Léonard, généralement adressées à son disciple.
C’est burlesque, l’action est grossie, on rit de bon cœur et quelquefois, c’est vraiment tordant. Léonard, c’est aussi du comique de répétition, avec notamment ses fameux coups de tromblon. Dans son désespoir, Basile brise le quatrième mur, comme s’il tendait une perche au lecteur pour qu’il vienne le sauver. Et avec son maître, ils démolissent bien tous les murs. On regrette un peu le fait que Basile n’ait pas son heure de gloire dans cet album.
Il y a aussi l’ironie des remarques de Raoul le chat, qui apportent beaucoup. Il pourrait presque se lancer dans le stand-up, si seulement on pouvait l’entendre. Mais l’intérêt de faire une BD parodiant une époque lointaine, c’est surtout d’y glisser volontairement des anachronismes. Et il y en a à revendre, comme dans Astérix.
Léonard, c’est un savoureux mélange de registres comiques : un cru sublimé par un style “gros nez” des plus traditionnels, inspiré des plus grands, en particulier Achille Talon, mais aussi de Tex Avery et de duos comiques comme Laurel et Hardy. On se risquera par ailleurs à faire le parallèle entre le duo formé par Léonard et Basile et celui de Picsou et Donald Duck. On y retrouve la domination d’un aîné autoritaire, volontiers exploiteur, face à un jeune cadet soumis - un peu malgré lui - à ses injonctions. Les deux patriarches partagent une même passion pour une certaine arme désuète que l’on a déjà nommée. Léonard comme Picsou sont de grands archétypes et des génies. Quant à Basile, son costume bleu n’est pas sans rappeler celui de Donald. Et l’on imagine sans peine ces deux-là confronter leurs appointements dérisoires.
Léonard, vieux savant tyrannique, n’est pas l’hommage le plus reluisant que l’on puisse faire à Léonard de Vinci, mais c’est précisément dans cette caricature assumée que réside la force satirique de la série, la désacralisation d’un mythe qui ne se prend pas trop au sérieux. Les personnages n’en restent pas moins attachiants, et ce, même après 50 ans d’existence sur le papier.
Par Rémi BARNAULT
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Léonard est un Génie - Éclair de génie - Par Zidrou et Turk - Editions du Lombard.
Le 56e tome de Léonard est en vente aux éditions Le Lombard, pour 12,95 €.
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