Très bon
16 avril 2025
Dans toute tragédie humaine, l’enjeu de la mémoire est primordial. Oublier celles et ceux qui ont donné leur vie pour une cause pour que nous soyons heureux et libres revient à les tuer une deuxième fois. Certains grands crimes restent enfouis des décennies, parfois même longtemps après que la liberté ait été recouvrées. Car toute une société reste traumatisée. Car il faut bien, la guerre terminée, rebâtir un avenir, vivre avec des souvenirs terribles que l’on préfère oublier.
« Lorsque nous avons commencé le projet, nous raconte le scénariste Rodriguo Terrasa, un parti de gauche était au pouvoir dans la région de Valence où je réside. Il avait commencé à travailler sur cette mémoire des victimes oubliées et à consentir des subventions pour entreprendre des fouilles. Pendant deux an et demi, nous avons eu accès à tous les documents utiles grâce à ce programme… »
Et de fait, à Paterna, une petite ville qui jouxte celle de Valence, on sait qu’il y a des charniers, des fosses communes où plus de 2000 fusillés ont été enterrés, entre la Guerre Civile et la dictature qui a suivi. Et leur mémoire avec elle ? Non, c’était précisément le but de l’opération.
Son sujet ? Pepica Celda, fille de l’un des fusillés, José Celda, enquête 70 ans après les faits. Elle retrouve le fossoyeur qui a enterré comme il a pu les victimes mais qui, surtout, a conservé d’eux leur noms, des éléments comme des mèches de cheveux, des boutons, des morceaux de tissus… Éléments aujourd’hui cruciaux pour l’identification des cadavres par les équipes de la médecine légale. En plus, on interroge les témoins, on recoupe les informations. Un véritable travail d’archéologie est entrepris, minutieusement.
L’histoire personnelle des victimes se déploie alors, donnant des éclairages inédits, sensibilisant les familles. Sortent alors des fouilles des visages, des personnalités dont on avait perdu la trace. Leur dépouille est la preuve de leur engagement, donne enfin une trajectoire à leur vie. Oubliés, ils redeviennent des être humains. Mieux : des héros.
« Mais trois ans plus tard, la région passe à un gouvernement conservateur, nous raconte Rodriguo Terrasa. Pas seulement la région, l’État également, avec un gouvernement soutenu par l’ultra-droite. Elle a en général une attitude méprisante envers l’Histoire, considérant que ce n’est pas nécessaire de remuer ces vieilles affaires. Les subventions ont par conséquent été coupées, ce qui rendait ce livre encore plus nécessaire… »
Il est en tout cas superbement dessiné par Paco Roca, dans une Ligne claire au pinceau, doté d’une profusion de détails. On découvre une Espagne inconnue, longtemps cachée, nécessaire nutriment à notre conscience européenne.
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
L’Abîme de l’oubli - Par Paco Roca et Rodrigo Terrasa – Ed. Delcourt
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