Le Prix Château de Cheverny récompense un album publié entre juin 2023 et mai 2024, en tenant compte de l’originalité du sujet et de l’angle d’approche, de la qualité de la recherche documentaire et de l’intelligence historique du propos. Le jury est composé d’historiens bédéphiles représentant des quatre grandes périodes historiques – Paul Chopelin, Julie Gallego, Sylvie Joye et Pascal Ory (président du jury) –, de deux représentants du festival des Rendez-vous de l’histoire de Blois – Éric Alary, président du Centre européen de promotion de l’histoire, et Jean-Noël Jeanneney, président du conseil scientifique –, de Sylvain Gache, représentant du Festival BDBoum, ainsi que les lauréats 2022 et 2023 – Léonard Chemineau, Jordan Mechner et Wilfrid Lupano.
Le jury a examiné cette année pas moins de 72 albums, également répartis entre grands éditeurs et éditeurs alternatifs. Il a apprécié la variété des thématiques abordées, même si, comme les années précédentes, le XXe siècle et plus particulièrement la Seconde Guerre mondiale écrasent le reste de la production. On ne peut que regretter la quasi absence de l’Antiquité et du Moyen Âge, deux périodes qui semblent peu inspirer auteurs et éditeurs. Peur de se confronter à une documentation historique jugée difficile d’accès ? Méconnaissance des épisodes susceptibles de donner matière à des histoires vivantes et originales ? Ce repli massif sur une seule période est vraiment dommage, car si d’excellents albums se détachent du lot par leur originalité, la production sur la Seconde Guerre mondiale se révèle souvent répétitive dans la mise en scène et dans le propos.
Le jury a finalement sélectionné onze œuvres qui lui ont paru répondre aux attentes du prix en termes d’originalité et de sensibilité à la réflexion historique. Les voici, par ordre alphabétique d’éditeur :
Isabelle MAROGER, Lebensnorn (Bayard Graphic’)
Charles BERBERIAN, Une Éducation orientale (Casterman)
Matthias LEHMANN, Chumbo (Casterman)
APPOLLO et TEHEM, Vingt décembre, chroniques de l’abolition (Dargaud)
Jean HARAMBAT et Jean-Jacques ROUGER, La Pièce manquante (Dargaud)
Laurent-Frédéric BOLLEE et Jean DYTAR, Les Illuminés (Delcourt)
Laurent HOPMAN et Renaud ROCHE, Les Guerres de Lucas (Deman)
Jean-David MORVAN, Madeleine RIFFAUD et Dominique BERTAIL, Madeleine, résistante. Tome 2 (Dupuis)
Gaël FAYE, Marzena SOWA et Sylvain SAVOIA, Petit Pays (Dupuis)
LOUISON et Thomas SNEGAROFF, Putzi (Futuropolis)
Olivier GRENSON, Le Partage des mondes (Le Lombard)
Sans surprise, la plupart de ces albums figurent parmi les favoris de la rédaction d’ActuaBD. Ce sont des valeurs sûres, reposant sur un très gros travail de documentation et sur la volonté de proposer, soit un traitement original d’un sujet déjà bien abordé dans la BD historique, soit la mise en valeur d’une période ou d’un phénomène peu connu du grand public. Tous se lisent avec plaisir et emportent vraiment le lecteur dans leur univers.
Les échanges ont été intenses entre les membres du jury. Trois albums ont fini par se détacher : Chumbo de Matthias Lehmann, picaresque saga familiale dans le Brésil du XXe siècle entre rire et tragédie, Les Illuminés de Laurent-Frédéric Bollée et Jean Dytar pour l’exceptionnelle qualité du dessin et de la narration, et Lebensborn d’Isabelle Maroger. C’est ce dernier album qui a fini par l’emporter et qui recevra le Prix Cheverny le samedi 12 octobre prochain dans le cadre du festival des Rendez-vous de l’histoire de Blois.
Ancienne élève de l’école Emile Cohl, Isabelle Maroger s’est distinguée pour ses illustrations de livres pour enfants, mais aussi pour plusieurs albums ou série BD jeunesse, dont Ma mère et moi. Dans Lebensborn, elle se penche sur l’histoire de sa mère, née en Norvège dans une maternité nazie, instrument démographique au service du Reich de mille ans. Comme l’explique très bien la professeure d’histoire-géographie mise en scène au début de l’album, les nazis ont voulu dépeupler l’Europe des indésirables - Juifs, Tziganes, malades incurables et handicapés - tout en la repeuplant avec des individus « racialement purs ». C’est ainsi qu’est née l’entreprise du Lebensborn, en français "Fontaine de vie", réseau de maternités géré par la SS pour accueillir des mères de bonne souche aryenne, fécondées par des individus sains de même « race ».
Le destin des enfants issus de ces unions, souvent sans lendemain, est un sujet resté longtemps tabou, qui a donné lieu à beaucoup de fantasmes malsains après-guerre. Il faut attendre les années 2000 pour que la parole se libère et que des journalistes et des historiens enquêtent sur le sujet. Le grand public a notamment pris connaissance de cette affaire via le film germano-norvégien D’une vie à l’autre (2012) et le téléfilm français Malgré-elles de Denis Malleval (2012 également), avant la diffusion du très bon documentaire de Françoise-Renée Jamet et de Laurent Marocco, France, la nurserie oubliée du IIIe Reich (2018), sans oublier la pièce de théâtre co-écrite par Matthieu Niango adaptée de l’histoire de sa mère, Gisèle, née dans un Lebensborn.
Katherine, la mère d’Isabelle Maroger, avait raconté son parcours personnel dans un très beau livre, paru en 2008, Les Racines du silence. Que pouvait-on dire de plus sur le sujet ?
Eh bien c’est là où la magie du 9e art opère. Isabelle Maroger nous prend délicatement par la main pour nous faire découvrir l’histoire de sa famille. Tout commence doucement, en 2014, par le spectacle d’une mère et de son bébé sur le banc d’un jardin public surplombant la ville de Lyon, puis, peu à peu, les souvenirs remontent. La narratrice entreprend d’interroger les silences et les non-dits familiaux sur l’origine norvégienne de sa mère. L’enquête démarre, pour explorer les ressorts d’une sinistre entreprise d’ingénierie raciale et les blessures qu’elle a infligées à celles, mères et filles, qui en étaient les objets. Mais l’histoire, pleine d’optimisme, est aussi celle d’une reconstruction et d’une réconciliation avec soi-même.
Le jury a été très sensible à la qualité de la narration, qui rend cette histoire proche et accessible pour le lecteur. Isabelle Maroger présentera son album dans le cadre d’une table ronde animée par Paul Chopelin le vendredi 11 octobre à 11h30, à la Maison de la BD de Blois, en compagnie de Stéphanie Trouillard et de Renan Coquin, auteurs du Sourire d’Auschwitz, paru en début d’année chez Des ronds dans l’O.
Le programme de toutes les rencontres BD, dont nous ne manquerons pas de rendre compte, au festival des Rendez-vous de l’histoire de Blois (11-13 octobre 2024) est à retrouver sur cette brochure à télécharger.
Par Paul CHOPELIN
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