Il y a d’abord le marché du livre qui pique du nez alors même que celui de la BD était en recul de -9% en 2024. Ce ne sera pas beaucoup mieux cette année-ci. C’est pourtant une année « avec Astérix », ce qui fait d’ordinaire revenir les gens en librairie. L’explication, l’année dernière, était une correction à la suite du boom extraordinaire de l’après-Covid. Cette année, pourtant, la baisse a persisté jusqu’en octobre. Cela s’est traduit par des fermetures de librairies (notamment BDNet Bastille, bien que la vente des murs soit la cause), notamment, à bas bruit, en province.
Les premiers à en pâtir, ce sont les labels alternatifs. L’Association, Cornélius, Çà & Là, Les Requins Marteaux, Roquemoute, Ici Même… Tous sont affectés. La plupart des plus petits labels, habitués à fonctionner avec les seuls fondateurs, peuvent faire dos rond, ils ont l’habitude. Mais les labels moyens qui ont des salariés comme les trois premiers cités, ceux-là sont en vraie difficulté. Avec un effet de domino : Ici Même par exemple, récemment absorbé par Petit à Petit est affecté par le redressement judiciaire de sa maison-mère rouennaise. Les Humanoïdes Associés ont vu leurs structures française puis étasunienne être liquidées, après un jeu de bonneteaux dont leur gestionnaire Fabrice Giger a le secret, qui affecte aussi La Boîte à bulles.
Chez les grands éditeurs, ce n’est pas mieux : seuls quelques-uns s’en sortent. On en saura plus dans quelques semaines, quand sortiront les chiffres GfK de l’année, mais il est notoire qu’une maison comme Dupuis affiche un bilan négatif pour 2024. Comme elle fait partie d’un grand groupe, Média Participations, cela n’a pas vraiment d’incidence, d’autres labels du groupe se portent mieux. Idem pour le groupe Gallimard où le label Casterman s’en sort plutôt bien.
Les causes d’un déclin.
La raison de ce ressac est une baisse drastique des mises en place. Le recul du marché s’explique par un coût de la vie qui s’est renchéri : l’album d’Astérix a pour la première fois dépassé la barre symbolique des 10€, et la BD dans son ensemble a glissé vers des produits de plus en plus dispendieux. Les salaires, les loyers, le coût de l’énergie et des transports pèsent sur une économie déstabilisée par la situation internationale, avec les jeux de yoyo sur les droits de douane (pas mal de nos BD sont imprimées en Chine, un pays qui contrôle les plus gros producteurs mondiaux de papier), tout cela insécurise le marché et offre peu de visibilité. Résultat : les Français dépensent moins et épargnent plus, avec comme conséquence que les libraires serrent la vis et prennent des quantités moindres.
Éditorialement, on choisit les valeurs sûres, les vieux classiques éprouvés, quitte à tirer sur la corde en sollicitant les fans avec des variant covers, des éditions de luxe en veux-tu en voilà, ciblant un public âgé qui a les moyens. Emplâtres sur des jambes de bois. Astérix, Blake & Mortimer, Largo Winch, voire les licences Disney, comme le Picsou de Jul, Dracula, Frankenstein, ou la VF de Saint-Seya, tout est bon pour sécuriser le chiffre d’affaire en mettant dans le bateau des YouTubers appréciés des réseaux comme Hugo Décrypte ou Nota Bene. Les adaptations littéraires vont bon train sous les labels d’Albin Michel (le dernier Bernard Werber), de Sonatine, de Phileas, d’Ankama et bien d’autres. Tout plutôt que de mettre sur le marché une marque inconnue des libraires et du public.
Quand ce ne sont pas les « marques », ce sont les sujets. Féminisme, environnement, menaces de guerre, débat sur le genre, sur la laïcité, sur le conflit israélo-arabe, tout ce qui passe au 20h est mobilisé, produisant une cohorte d’ouvrages à la qualité inégale mais qui trouveront leur public car le lectorat des « vrais livres » -essais, romans, etc.- lui, s’amenuise lui aussi, à l’exception des livres de romance. Ceux-ci surfent sur un segment de marché qui était jadis celui la collection Harlequin. Ce dernier label testant ses traductions françaises à l’aide de l’IA générative pour réduire les coûts, ce qui leur a valu une protestation de la part de l’Association des traducteurs littéraires de France, on n’est pas sortis de l’auberge.
Faut-il pour autant désespérer ?
Non, il faut analyser, se projeter et agir. C’est là que l’on en revient à Angoulême.
L’événement angoumoisin avait des objectifs plutôt contradictoires. En distinguant ces dernières années des autrices et des auteurs issus de la bande dessinée alternative, elle a d’une certaine manière ringardisé une certaine bande dessinée commerciale en la privant de cette vitrine. Pas génial pour rayonner à l’étranger…
Par ailleurs, des investissements conséquents avaient été faits ces dernières années pour monter des expositions dispendieuses d’auteurs japonais ou américains. Cela donnait certes une aura internationale à la manifestation, mais en favorisant des licences internationalement reconnues qui n’appartiennent pas aux éditeurs européens. Outre le fait que l’industrie « roule » pour l’étranger, c’est tout un pan de sa création européenne qui est invisibilisée alors même que le statut des auteurs, en France comme ailleurs, est fragilisé par l’abondance des nouveaux talents (qui plus est, de qualité) et par une politique culturelle de la part des exécutifs dignes de Haroun El Poussah, le calife d’Iznogoud, dont la devise, comme on sait, est : « Je ne fais rien et je le fais bien ! »
Avenirs numériques ?
Dans le domaine du numérique notamment, c’est la Bérézina. Avec ses expositions de planches, seuls artefacts montrables dans une exposition classique, c’est une bande dessinée du passé qui est exposée. Le mécène et collectionneur Michel-Édouard Leclerc faisait le constat dans une vidéo tournée à l’occasion de l’exposition à Grenoble [1] que ce genre d’exposition serait difficile à envisager à l’avenir car la nouvelle génération des créateurs utilise de plus en plus l’outil numérique. Pour les expos d’Angoulême dans années 2030 et au-delà, il va falloir se réinventer...
Enfin, toujours dans le registre du numérique, le chiffre d’affaires du premier marché de la bande dessinée au monde, le Japon, laisse ressortir qu’en 2019, pour la première fois, la consommation digitale des mangas (smartphones, tablettes, consoles de jeu…) dépassait celle du papier imprimé : 52,1% contre 47,9% pour le papier (magazines, tankobon…). Cinq ans plus tard, cette proportion est passée à 72% contre 27,3% ! [2] Les consommateurs de webtoons en France et en Europe se comptent déjà par millions !
Toutes ces questions doivent se poser au moment de la refondation d’Angoulême, mais aussi, j’imagine, dans les états-majors des maisons d’édition grandes et petites. Le début d’année est toujours un moment pour formuler de bonnes résolutions pour l’année nouvelle. On espère qu’elles prendront la bonne direction.
Par Didier PASAMONIK
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Photos ; D. Pasamonik (ActuaBD)
[1] « Épopées graphiques : bande dessinée, comics, manga ». Elle se tient au Musée de Grenoble du 22 novembre 2025 au 19 avril 2026, présentant plus de 400 planches majeures de bande dessinée, comics et mangas issues de la collection personnelle de Michel-Édouard Leclerc, en partenariat avec le Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture.
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