Le Bilan de la BD en 2025 : de quoi l’annulation du Festival international d’Angoulême est le nom ?

Par Didier PASAMONIK 29 décembre 2025 
C’est l’un des événements qui a secoué l’année 2025 : l’annulation de l’édition 2026 du FIBD. Mais on sent bien que derrière cet incident qui aboutit à la correction d’une situation locale anormale, plein d’autres forces telluriques sont en présence, pas forcément en rapport avec la BD, d’ailleurs. La fin de l’année est là, rappelons-en les grands moments.

Il y a d’abord le marché du livre qui pique du nez alors même que celui de la BD était en recul de -9% en 2024. Ce ne sera pas beaucoup mieux cette année-ci. C’est pourtant une année « avec Astérix », ce qui fait d’ordinaire revenir les gens en librairie. L’explication, l’année dernière, était une correction à la suite du boom extraordinaire de l’après-Covid. Cette année, pourtant, la baisse a persisté jusqu’en octobre. Cela s’est traduit par des fermetures de librairies (notamment BDNet Bastille, bien que la vente des murs soit la cause), notamment, à bas bruit, en province.

Les premiers à en pâtir, ce sont les labels alternatifs. L’Association, Cornélius, Çà & Là, Les Requins Marteaux, Roquemoute, Ici Même… Tous sont affectés. La plupart des plus petits labels, habitués à fonctionner avec les seuls fondateurs, peuvent faire dos rond, ils ont l’habitude. Mais les labels moyens qui ont des salariés comme les trois premiers cités, ceux-là sont en vraie difficulté. Avec un effet de domino : Ici Même par exemple, récemment absorbé par Petit à Petit est affecté par le redressement judiciaire de sa maison-mère rouennaise. Les Humanoïdes Associés ont vu leurs structures française puis étasunienne être liquidées, après un jeu de bonneteaux dont leur gestionnaire Fabrice Giger a le secret, qui affecte aussi La Boîte à bulles.

Chez les grands éditeurs, ce n’est pas mieux : seuls quelques-uns s’en sortent. On en saura plus dans quelques semaines, quand sortiront les chiffres GfK de l’année, mais il est notoire qu’une maison comme Dupuis affiche un bilan négatif pour 2024. Comme elle fait partie d’un grand groupe, Média Participations, cela n’a pas vraiment d’incidence, d’autres labels du groupe se portent mieux. Idem pour le groupe Gallimard où le label Casterman s’en sort plutôt bien.

Les causes d’un déclin.

La raison de ce ressac est une baisse drastique des mises en place. Le recul du marché s’explique par un coût de la vie qui s’est renchéri : l’album d’Astérix a pour la première fois dépassé la barre symbolique des 10€, et la BD dans son ensemble a glissé vers des produits de plus en plus dispendieux. Les salaires, les loyers, le coût de l’énergie et des transports pèsent sur une économie déstabilisée par la situation internationale, avec les jeux de yoyo sur les droits de douane (pas mal de nos BD sont imprimées en Chine, un pays qui contrôle les plus gros producteurs mondiaux de papier), tout cela insécurise le marché et offre peu de visibilité. Résultat : les Français dépensent moins et épargnent plus, avec comme conséquence que les libraires serrent la vis et prennent des quantités moindres.

Éditorialement, on choisit les valeurs sûres, les vieux classiques éprouvés, quitte à tirer sur la corde en sollicitant les fans avec des variant covers, des éditions de luxe en veux-tu en voilà, ciblant un public âgé qui a les moyens. Emplâtres sur des jambes de bois. Astérix, Blake & Mortimer, Largo Winch, voire les licences Disney, comme le Picsou de Jul, Dracula, Frankenstein, ou la VF de Saint-Seya, tout est bon pour sécuriser le chiffre d’affaire en mettant dans le bateau des YouTubers appréciés des réseaux comme Hugo Décrypte ou Nota Bene. Les adaptations littéraires vont bon train sous les labels d’Albin Michel (le dernier Bernard Werber), de Sonatine, de Phileas, d’Ankama et bien d’autres. Tout plutôt que de mettre sur le marché une marque inconnue des libraires et du public.

Quand ce ne sont pas les « marques », ce sont les sujets. Féminisme, environnement, menaces de guerre, débat sur le genre, sur la laïcité, sur le conflit israélo-arabe, tout ce qui passe au 20h est mobilisé, produisant une cohorte d’ouvrages à la qualité inégale mais qui trouveront leur public car le lectorat des « vrais livres » -essais, romans, etc.- lui, s’amenuise lui aussi, à l’exception des livres de romance. Ceux-ci surfent sur un segment de marché qui était jadis celui la collection Harlequin. Ce dernier label testant ses traductions françaises à l’aide de l’IA générative pour réduire les coûts, ce qui leur a valu une protestation de la part de l’Association des traducteurs littéraires de France, on n’est pas sortis de l’auberge.

Faut-il pour autant désespérer ?

Non, il faut analyser, se projeter et agir. C’est là que l’on en revient à Angoulême.

L’événement angoumoisin avait des objectifs plutôt contradictoires. En distinguant ces dernières années des autrices et des auteurs issus de la bande dessinée alternative, elle a d’une certaine manière ringardisé une certaine bande dessinée commerciale en la privant de cette vitrine. Pas génial pour rayonner à l’étranger…

Par ailleurs, des investissements conséquents avaient été faits ces dernières années pour monter des expositions dispendieuses d’auteurs japonais ou américains. Cela donnait certes une aura internationale à la manifestation, mais en favorisant des licences internationalement reconnues qui n’appartiennent pas aux éditeurs européens. Outre le fait que l’industrie « roule » pour l’étranger, c’est tout un pan de sa création européenne qui est invisibilisée alors même que le statut des auteurs, en France comme ailleurs, est fragilisé par l’abondance des nouveaux talents (qui plus est, de qualité) et par une politique culturelle de la part des exécutifs dignes de Haroun El Poussah, le calife d’Iznogoud, dont la devise, comme on sait, est : « Je ne fais rien et je le fais bien ! »

Avenirs numériques ?

Dans le domaine du numérique notamment, c’est la Bérézina. Avec ses expositions de planches, seuls artefacts montrables dans une exposition classique, c’est une bande dessinée du passé qui est exposée. Le mécène et collectionneur Michel-Édouard Leclerc faisait le constat dans une vidéo tournée à l’occasion de l’exposition à Grenoble [1] que ce genre d’exposition serait difficile à envisager à l’avenir car la nouvelle génération des créateurs utilise de plus en plus l’outil numérique. Pour les expos d’Angoulême dans années 2030 et au-delà, il va falloir se réinventer...

© Imedia

Enfin, toujours dans le registre du numérique, le chiffre d’affaires du premier marché de la bande dessinée au monde, le Japon, laisse ressortir qu’en 2019, pour la première fois, la consommation digitale des mangas (smartphones, tablettes, consoles de jeu…) dépassait celle du papier imprimé : 52,1% contre 47,9% pour le papier (magazines, tankobon…). Cinq ans plus tard, cette proportion est passée à 72% contre 27,3% ! [2] Les consommateurs de webtoons en France et en Europe se comptent déjà par millions !

Toutes ces questions doivent se poser au moment de la refondation d’Angoulême, mais aussi, j’imagine, dans les états-majors des maisons d’édition grandes et petites. Le début d’année est toujours un moment pour formuler de bonnes résolutions pour l’année nouvelle. On espère qu’elles prendront la bonne direction.

Par Didier PASAMONIK

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Photos ; D. Pasamonik (ActuaBD)

[1] « Épopées graphiques : bande dessinée, comics, manga ». Elle se tient au Musée de Grenoble du 22 novembre 2025 au 19 avril 2026, présentant plus de 400 planches majeures de bande dessinée, comics et mangas issues de la collection personnelle de Michel-Édouard Leclerc, en partenariat avec le Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture.

Grenoble Festival Marché de la BD : Faits & chiffres Angoulême 2026
 
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16 Messages :
  • Dans votre article, le mot "créateurs" apparaît une fois. Les mots "auteur" ou "auteurice"ne sont jamais mentionnés. Cependant, vous parlez de l’annulation du FIBD 2026. Vous semblez vous placez uniquement du côté des éditeurs, des libraires et du marché. Je ne comprends pas comment vous pouvez expliquer ce bilan sans parler des difficultés que rencontrent la majorité des autrices et auteurs. Ce sont quand même eux qui intéressent les lectrices et lecteurs, non ?

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    • Répondu le 30 décembre 2025 à  23:57 :

      Les auteurs, auteures, autrices etc sont tous des créatifs et des créatives, des créateurs et des créatrices… Pour éviter ces longues énumérations fastidieuses, ainsi que certain néologismes peu convaincants comme auteurice, créateurices etc, je propose qu’on utilise couramment le terme artiste, qui décrit parfaitement le métier de ceux et celles qui créent des BD, qui est leur statut du point de vue de la sécurité sociale, et qui a le gros avantage d’être épicène.

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      • Répondu le 31 décembre 2025 à  09:34 :

        Un auteur n’est pas nécessairement un artiste : les mots ont un sens précis.
        Mais là n’est pas la question. Cet article cherche à expliquer l’annulation du FIBD uniquement sous l’angle du marché, comme si celui-ci était dicté par les seuls éditeurs et lecteurs. Or la réalité est bien plus complexe.

        Le scandale de l’AGESSA, tout comme le refus du Sénat de reconnaître un véritable statut des auteurs — en rejetant un projet de loi sur le revenu de continuité — ont largement contribué à la radicalisation d’une majorité d’entre eux et au boycott de ce festival international. La situation résulte donc de plusieurs facteurs, et non du seul marché.
        Même si la décision du Sénat est postérieure à l’annulation du FIBD, le malaise était perceptible bien avant, notamment avec le rejet du rapport Racine. L’entêtement des éditeurs et du festival à ne rien vouloir entendre — ni comprendre — a largement contribué à cette radicalisation. La crise est donc bien plus profonde qu’il n’y paraît. Mais cet article place tout cela dans un angle mort et ne se focalise que sur un seul aspect : la baisse générale des ventes.

        Certes, le marché conditionne le succès d’une œuvre, mais ni les éditeurs, ni les libraires, ni les lecteurs ne sont à l’origine de sa création. Le point de départ reste l’auteur. Or le FIBD a oublié une évidence : sans auteurs, rien n’existe. C’est ce mépris, réel ou ressenti, qui s’est cristallisé à Angoulême.

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        • Répondu le 31 décembre 2025 à  11:57 :

          Tous les artistes ne sont pas des auteurs. Pour être « auteur » au sens strict, il faut ajouter quelque chose qui n’existait pas avant. L’étymologie strict du mot auteur provient de la même racine que le verbe augmenter.. or bien rare sont les artistes qui apportent véritablement quelque chose de nouveau. Donc tous les artistes ne sont pas des auteurs. Par contre les auteurs exercent tous statutairement la profession d’artiste, c’est dans la loi. Dire « artiste de BD » conviendrait donc parfaitement et la question de la féminisation du mot ne se poserait pas.

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          • Répondu le 31 décembre 2025 à  17:01 :

            Un historien qui écrit un livre est un auteur mais pas un artiste. Donc, le mot artiste n’englobe pas tout.

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            • Répondu le 1er janvier à  02:45 :

              Non mais il convient parfaitement pour notre métier. Le mot auteur est d’une telle prétention.

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              • Répondu le 1er janvier à  16:34 :

                Le mot auteur n’est pas plus ou moins prétentieux que le mot artiste. Etre auteur de quelque chose, est un fait.

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              • Répondu par Auteur·ice le 1er janvier à  16:49 :

                Aucune prétention dans le fait d’être un auteur, c’est un fait quand on a écrit un livre.

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                • Répondu le 1er janvier à  23:46 :

                  L’acception qui voudrait que le mot « auteur » décrive un métier banal, alors que « artiste » aurait une signification beaucoup plus noble est tout à fait récente. C’es un curieux retournement du sens. Il y a à peine une cinquantaine d’années, quand les Cahiers du Cinéma défendaient le cinéma « d’auteur », c’était bien parce que ce mot avait un sens extrêmement fort. A l’origine, et sans même aller chercher l’étymologie, le mot artiste a en effet un sens bien plus humble que celui d’auteur. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire. Un artiste est une personne qui pratique un art, quel qu’il soit et quel que soit son niveau dans la pratique de cet art. Pour être un auteur, par contre, il faut être à l’origine de quelque chose de nouveau, qui n’existait pas avant. De fait, bien peu d’artistes peuvent prétendre être des auteurs.

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    • Répondu le 31 décembre 2025 à  00:06 :

      Les difficultés économiques dont vous parlez, rencontrées par L’Association et Ça Et Là, entre autres, ont été rendues publiques. Pas celles de Cornélius. Êtes-vous sûrs de vos sources ?

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    • Répondu le 31 décembre 2025 à  12:02 :

      Quelqu’un ici dit dans un commentaire que les auteurs et les autrices sont ceux et celles qui intéressent d’abord les lecteurs et les lectrices, mais c’est inexact : les lecteurs et les lectrices s’intéressent aux livres qu’ils achètent, pas aux difficultés économiques des gens qui font les livres. L’envers du décor n’est généralement pas la préoccupation des consommateurs et des consommatrices.

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      • Répondu le 31 décembre 2025 à  17:03 :

        Personne ne dit le contraire. Mais les lecteurs et les lectrices ne sont jamais à l’origine de ce qu’ils lisent. Ainsi, le choix dépend des créateurs pas des consommateurs.

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        • Répondu le 1er janvier à  02:50 :

          Le choix de quoi ? A la fin, c’est le lecteur qui achète le livre ou l’emprunte en bibliothèque. C’est lui qui fait vivre ou mourir un livre. Il est le personnage le plus important. Il est souvent le seul à lire le livre d’ailleurs, les éditeurs lisant de moins en moins les livres qu’ils publient, autre conséquence de la surproduction.

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          • Répondu le 1er janvier à  16:32 :

            À la fin, le lecteur choisit en fonction de ce qui lui a été proposé. L’auteur, lui, choisit de dire ou représenter ce que bon lui semble. Et l’éditeur, comme le lecteur, choisit en fonction de ce que l’auteur lui propose.
            Le véritable choix appartient à celui qui crée. Le choix du lecteur est un non choix ou l’illusion d’un choix. Toute la société de consommation fonctionne sur ce principe. L’édition, qui est de plus en plus industrielle et commerciale, n’y échappe pas.

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          • Répondu par Auteur·ice le 1er janvier à  16:50 :

            les éditeurs lisant de moins en moins les livres qu’ils publient

            N’importe quoi, vous n’y connaissez rien.

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            • Répondu le 1er janvier à  22:41 :

              "Et l’éditeur, comme le lecteur, choisit en fonction de ce que l’auteur lui propose." Je crois malheureusement que c’est bien vous qui avez au contraire une vision très naïve de votre métier.

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