Festival d’Angoulême : la mairie s’imposerait-elle (enfin) dans le débat ?

Par Didier PASAMONIK 20 avril 2025 
L’enjeu était simple : il fallait que le contrat entre la société 9eArt+ et l’Association du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême (FIBD) soit dénoncé. Pourquoi ? Parce qu’il a été conçu il y a plus de vingt ans, avec une clause léonine de reconduction tacite de dix ans qui a permis à l’actuel opérateur d’administrer l’événement pendant vingt ans. Une non-dénonciation reconduirait le contrat pour une nouvelle décennie dans les mêmes conditions alors même qu’entretemps, le FIBD a pris davantage d'ampleur, engageant des subventions de la part des pouvoirs publics de plusieurs millions d’euros. L'actuelle gouvernance est de plus en plus contestée par la profession que ce soient les auteurs ou encore les éditeurs, mais aussi par les collectivités et les représentants de l'État. La mairie d’Angoulême prendrait-elle l'initiative dans l'élaboration d'un nouveau "véhicule juridique" préalable à une juste gouvernance ?

La question n’est pas la compétence de 9eArt+ et de son patron, Franck Bondoux, elle est incontestable. Chaque année, ce festival « tourne » de façon satisfaisante, affiche de véritables ambitions et ses expositions en particulier sont régulièrement célébrées, y compris par ActuaBD. On peut mégoter sur les prix qui sont décernés, mais on ne peut pas nier qu’ils ont leur cohérence.

Le problème est davantage d’ordre éthique. L’Association, bien incapable d’administrer elle-même un tel événement, délègue à 9eArt+ la gestion du Festival et son financement. Depuis vingt ans, M. Bondoux exécute plutôt correctement cette mission, mais ces dernières années, le turnover des directeurs artistiques (Marguerite Demoëte, actuellement en place, pleinement en charge depuis l’année dernière, est menacée d’être licenciée…) et les scandales qui émaillent, en marronnier saisonnier, l’actualité du FIBD corrigent de plus en plus sévèrement ce bilan qui peut sembler positif.

Festival d'Angoulême : la mairie s'imposerait-elle (enfin) dans le débat ?
Marguerite Demoëte, directrice artistique du FIBD avec Anouk Ricard, lauréate du Grand Prix 2025 et Posy Simmonds, lauréate l’année précédente. Ces deux dernières ont signé la pétition de boycott du FIBD.
Photo : kelian Nguyen

La lâcheté des politiques

Ces dernières années, l’autoritarisme de sa gestion, le fait que celle-ci ait été épinglée par la Cour régionale des comptes, sans compter cette année « l’affaire Chloé » qui constitue, selon Anouk Ricard, le Grand Prix 2025 lui-même, « la goutte qui fait déborder le vase », fait constater qu’il est nécessaire de pouvoir contrôler cette gouvernance d’une manière différente et non plus sous la forme de chèques en blanc que l’on dispense discrétionnairement de peur que l’on soit désigné comme le responsable de la faillite d’un festival réputé. Le directeur délégué du FIBD a su longtemps jouer de cette lâcheté politique…

Francis Groux, co-fondateur (avec Jean Mardikian et Claude Moliterni) du FIBD en 1974, au moment du couronnement d’Anouk Ricard. Connaîtra-t-il le boycott du FIBD ?
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un contrat léonin

En l’espace d’une vingtaine d’années, Franck Bondoux que Jean-Marc Thévenet, le précédent délégué général, avait recruté comme commercial destiné à lui ramener des sponsors en complément des financements publics, s’est arrogé, grâce à un contrat léonin, une situation monopolistique qui irrite de plus en plus les partenaires historiques du FIBD : l’État (notamment le ministère de la Culture), de nombreuses collectivités financeuses, mais aussi et surtout ceux pour qui ce festival a été créé : les auteurs et leurs partenaires privilégiés, les éditeurs. Un exemple : alors que les auteurs sont sollicités pour nommer le Grand Prix, aucun coupe-file ne leur est accordé pour voir les expositions alors qu’invités, ils passent le plus clair de leur temps vissés à leur chaise de dédicace, constituant l’une des principales attractions de l’événement.

Delphine Groux, présidente de l’Association du Festival d’Angoulême : est-elle la seule à décider de l’avenir du festival ?
Photo : Kelian Nguyen

Un nouvel accord en négociation

Sentant monter la fronde, 9eArt+ travaillait ces derniers temps avec Delphine Groux, fille de Francis Groux, l’un des trois fondateurs du FIBD et présidente de l’Association du FIBD, à la création d’une nouvelle structure destinée à administrer autrement le Festival.

Il est vrai que l’Association n’est plus qu’une instance-croupion composée de collectionneurs et de fans de bande dessinée historiques, voire de leurs héritiers, dont la déconnection avec le métier est notoire. Or, nous sommes, rappelons-le, face à un événement dont le budget, selon les dernières estimations, dépasserait les 6 millions d’euros !

Le problème, c’est que, révérence gardée, nous sommes dans une négociation du type Trump-Poutine dont l’Ukraine et l’Europe sont écartés : les principaux financeurs : la mairie et les collectivités (Région, Département, Le grand Angoulême, Magelis, la Cité de la BD, etc.), l’État, mais aussi les auteurs et les éditeurs ne sont pas conviés à ce projet. En clair, on soupçonne M. Bondoux et Madame Groux de chercher à s’approprier l’événement par un tour de passe-passe juridique.

Une fronde

C’est principalement pour cette raison qu’a circulé ces derniers jours un appel au boycott signé notamment par Anouk Ricard, la dernière récipiendaire du Grand Prix de la ville d’Angoulême (celui-ci, rappelons-le, n’appartient pas à l’Association) mais aussi par plusieurs de ses prédécesseurs dont Posy Simmonds, Julie Doucet, Chris Ware, Art Spiegelman, Blutch, Lewis Trondheim et Florence Cestac, excusez du peu !

Le coup a porté. Dans un communiqué, au nom de l’Association, Delphine Groux déclare que : « À l’issue [de sa réunion], le conseil d’administration a mandaté, à l’unanimité, la Présidente de l’Association pour dénoncer les contrats attenants à la concession de l’événement conclus avec la société 9ème Art+. Ceux-ci ne seront donc pas reconduits tacitement et prendront fin à leurs termes contractuels fin juin 2027. L’Association s’accorde ainsi tous les champs des possibles pour structurer la gestion de l’événement à compter de son édition 2028 (9eArt+ étant en charge des éditions 2026 et 2027). Comme elle l’a déjà évoqué, accompagnée par ses conseils, sa réflexion va continuer de s’inscrire dans une démarche de réflexion interne et de concertation avec les partenaires publics et privés majeurs de l’événement, les professionnels, ainsi qu’avec 9eArt+.  » Cette décision sera soumise à l’Assemblée Générale de l’Association le 16 mai 2025.

Une phase délicate

Le souci, c’est que cette « concertation », si on lit bien le communiqué, inclut 9eArt+, ce qui laisse entendre que l’appel d’offre réclamé par la plupart des contestataires semble exclu. C’est ce que ne semble pas voir le maire d’Angoulême, Xavier Bonnefont qui, dans un communiqué un peu triomphaliste, s’attribue le fait d’avoir fait avancer la date de ce conseil d’administration actant cette avancée juridique (alors que cela appartient à l’Assemblée Générale d’opérer cette rupture, en mai prochain seulement…)

Xavier Bonnefont, le maire d’Angoulême et son adjoint Gérard Desaphy. Arriveront-ils cette fois à faire bouger les lignes ?
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il précise en revanche clairement l’enjeu : « Cette nouvelle étape doit permettre de trouver le véhicule juridique qui aboutira à la fois au renforcement de cet événement majeur pour notre territoire et au maintien de l’association comme propriétaire des marques pour les années à venir. » Le « nouveau véhicule juridique » se jouera-t-il entre 9eArt+ et Delphine Groux seule mandataire de l’Association, sans que les partenaires du FIBD n’aient mot à dire ? La question reste pendante.

Par Didier PASAMONIK

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ActuaBD aimerait bien entrer en contact avec des membres de l’Association qui ne font pas partie du Conseil d’Administration afin de recueillir leurs témoiganges. Ceux-ci peuvent écrire à redaction@actuabd.com.

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7 Messages :
  • Je trouve que vous présentez les reproches que les auteurices font au FIBD de manière assez étrange. Le coupe-file pour les expo ne me semble pas être la principale revendication. Les choix de certaines expositions, la sous représentation des autruches pendant tellement d’années, et la difficulté pour leur faire avoir une place légitime me semblent être des reproches qui reviennent plus souvent. Et en effet l’affaire Chloé a fait déborder le vase.
    Présenté comme vous le faites on pourrait croire que les auteurices râlent juste comme des enfants gâtés, c’est dommage.

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    • Répondu le 21 avril 2025 à  13:32 :

      Faut être un enfant gâté pour s’arc-bouter sur des néologismes ridicules comme "auteurice" ou "autruche" qui décrédibilisent toute revendication sérieuse. Les artistes qui essaient de vive de la BD ont d’autres préoccupations que ces problèmes de vocabulaire. Concernant Angoulême, on souhaiterait pour commencer que ce Festival qui s’auto-proclame le plus important du monde (on rigole bien à Lucca et à San-Diego) représente la production dans sa diversité, au lieu de ne mettre en avant qu’un seul genre, prétendument élitiste ou avant-gardiste (des termes qui font rigoler tout le monde, eux-aussi).

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  • Belle énumération des noms des signataires. Rien que du très beau linge bien parfumé... Rien que des bonnes odeurs. "Excusez du peu" ...Rapporte, Milou !

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    • Répondu par Gina Vanilla le 21 avril 2025 à  18:56 :

      Bonsoir Chantal, je ne comprends pas la fin de votre post, que vient faire Milou dans cette triste histoire ?

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  • Honnêtement je ne sais pas si un nouveau prestataire ferait mieux ou moins bien que 9eArt+ qui n’a pas démérité, en tous cas, jusqu’à présent. Il me semble qu’il y a toujours eu un bon équilibre entre les différentes "familles" de la BD, notamment pour ce qui concerne les auteurs, les exposants et les expositions. Aussi pour ce qui concerne la dimension internationale. Ensuite, sur des gros machins pareil, il y aura toujours des choses à dire sur la gestion, les finances, le management, le prix des billets, les coupe-files etc. Mais, ce qui est insupportable et incroyable, c’est ce viol d’une salariée de la société et la manière dont elle a été "traitée" ! Lors de la cérémonie de remise des prix, Bondoux avait accueilli avec force hochements de tête l’annonce d’un audit externe sur cette affaire, mais c’était il y a trois mois, où en est-on depuis ? Car comment est-il possible qu’un personne ayant été violée par un prestataire du FIBD, lors d’une soirée pendant le FIBD, n’ait pas été soutenue par le FIBD, mais au contraire ait été licenciée dans la foulée ? Cela révèle, a priori, une éthique de travail désastreuse. Tout comme l’a ensuite été la "gestion de cette crise". Il semble totalement lunaire que tant Bondoux, l’Asso, que les pouvoirs publics considèrent que l’on peut avancer et décider de choses importantes alors que la lumière n’a pas encore été faite sur cette histoire. Je veux dire par là, non pas le viol, qui est du ressort de la justice, mais le non-soutien du FIBD à sa salariée et son licenciement. Bien sûr que beaucoup d’auteurs et autrices, bien sûr que, derrière, plus ou moins sincèrement, certains éditeurs ou professionnels, bien sûr que, in fine, les pouvoirs publics et les mécènes, plus ou moins hypocritement, ne pourront pas cautionner un tel scandale. Bondoux n’a rien compris à ça, apparemment, et c’est vrai que ça suffit à le décrédibiliser. Quel gâchis ! S’il aime le festival, il devrait juste reconnaitre que tout cela a été géré de manière catastrophique et partir, tout simplement.

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  • "les auteurs et leurs partenaires privilégiés, les éditeurs. Un exemple : alors que les auteurs sont sollicités pour nommer le Grand Prix, aucun coupe-file ne leur est accordé pour voir les expositions alors qu’invités, ils passent le plus clair de leur temps vissés à leur chaise de dédicace, constituant l’une des principales attractions de l’événement."

    Monsieur Pasamonik, vous avez un sacré talent pour me faire sourire en coin ! Encore bravo !

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  • Je suis en train de monter une bd d’un auteur espagnol qui a fait des fancomics d’un jeu sur ses heures de hobby, et voilà ce que je lis à propos de sa dernière participation à ce festival : "Pour la première fois en huit visites, les Français n’étaient pas comme les Gaulois insurgés", en regardant ses publications sur ses visites il en parle souvent, en fait le net des actus parle plus des dramas de la BD de ce festival que des bd, ce festival ne sert donc à rien à part flooder mon fil d’actus bd.

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