Favori de la rédaction
2 septembre 2025
En accompagnant des grands épisodes de sa vie d’un morceau de musique en vogue à l’époque des faits relatés, Frédéric Pontarolo associe ses souvenirs à des titres qui les rendent quelques années plus tard plus ou moins supportables selon le caractère joyeux ou tragique des évènements qu’on a traversé avec bonheur ou subi.
L’histoire familiale débute dans le bassin minier lorrain, dans ces quartiers ouvriers où s’enfilent les maisons mitoyennes le long de rues qui serpentent au pied des usines, des cheminées et des hauts-fourneaux. Chaque lieu, chaque espace, chaque individu est source d’inspiration pour de jeunes enfants qui possèdent l’imagination qui les fera rêver. Ils s’identifient alors aux héros des bandes dessinées qu’ils lisent ; leurs vélos deviennent les motos des deux policiers de la célèbre série Chips . Parfois, on franchit les limites de la prudence, on joue avec le feu au sens propre comme au sens figuré et on frôle la mort. Période de totale insouciance où l’on veut tout tester, on ne perçoit pas le danger alors qu’il est sous nos yeux.
On le perçoit d’autant moins quand celui-ci est incarné par un proche ou un membre de la famille. Ou peut-être simplement ne veut-on pas le voir pour avoir à l’affronter, surtout quand l’être dangereux est un benêt violent qui fait deux têtes de plus que vous. Alors, on le laisse agir sur sa petite sœur, sans regarder… Et quand, quelques années plus tard on se rend compte de notre inaction, on n’a plus qu’une idée en tête : se venger et régler ses comptes avec le bourreau qui a profité de toutes les faiblesses qui l’entouraient.
Ce roman graphique est aussi celui de la prise de conscience de la dégénérescence des corps et des esprits. Soit parce que la maladie sévit avec une cruauté sans nom à une époque où les traitements sont encore au stade de la découverte ; soit parce que les années font leur travail de sape et rendent fous celles et ceux qu’on admirait dans notre tendre enfance parce qu’ils nous paraissaient forts et intouchables.
Dans cette voiture qui les rapproche planche après planche du corps sans vie de leur paternel, frère et sœur expriment leurs regrets et leurs remords, leurs manières de vivre avec tout cela, leur manière aussi de les fuir en les enterrant au plus profond d’eux-mêmes. Mais inexorablement tout remonte, d’autant plus qu’ensemble, ils reviennent après de nombreuses années sur les lieux où se sont produits les évènements douloureux. Quelque chose d’étrange, de malsain, les attire là où les drames se sont déroulés, notamment au pied de l’arbre où, tous deux, ils ont enterré les deux Roméo qu’ils avaient offerts à leur Juliette, deux pinsons mâles que la femelle a assassinés, avant de mourir dans sa cage où elle fut toute sa vie enfermée.
Qu’aurait-on fait à la place de l’auteur ? Comment aurait-on réagi devant les agressions que subissait sa jeune sœur ? Il est facile de répondre quand on est simple spectateur et lecteur de cette autobiographie intime et sans concession. Mais on n’est justement pas à sa place et rien que le fait que l’auteur livre de telles confidences constitue certainement une victoire pour lui et contre celles et ceux qui, eux aussi, ont fermé les yeux.
Par un découpage dynamique, une narration à rebours efficace et une technique graphique qui rappelle les teintes pâles et un peu délavées des photographies des années 70, Frédéric Pontarolo nous emmène avec lui dans cette période où les évènements, les paysages constituent de véritables madeleines de Proust qui nous renvoient à notre propre enfance et nos propres souvenirs, d’autant plus si on est soi-même originaire du même coin et qu’on y a vécu à la même époque.
Par Romain BLANDRE
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