Delqué, Freyburger, Poizat : « Mise à sac », chronique du méticuleux pillage d’un musée alsacien [INTERVIEW]

Par Romain BLANDRE Excellent 16 novembre 2024 
Des dizaines d‘échantillons textiles et de livres de motifs irremplaçables disparus, les étagères des archives qui se vident au fur et à mesure du pillage, des pièces inestimables d’un trésor local dispersées aux quatre coins du monde par des ventes illégales… Et il y eut ces vases Gallé, mis aux enchères auprès d’un commissaire-priseur qui se rend compte de la provenance des pièces et avertit le musée en stoppant la transaction juste à temps.
Le scandale éclate, assez vite étouffé… L’affaire aurait dû faire grand bruit, mais on la tait, ici, à Mulhouse. La presse nationale ne consacre, elle-aussi, que bien peu de lignes à cette mise à sac du Musée d’Impression sur étoffe (MISE) de Mulhouse. Et pourtant, véritable institution locale censée protéger les collections des plus grands créateurs textiles depuis des siècles, elle a été spoliée pendant des années de ce patrimoine mondial inestimable.
La bande dessinée Mise à sac est le résultat d’une enquête qui intéressera sans aucun doute au-delà des frontières haut-rhinoises et alsaciennes.

Pierre Freyburger, l’un des deux scénaristes de la BD, est une figure politique bien connue de Mulhouse. Aujourd’hui retraité de l’Education nationale et des affaires publiques, mais toujours soucieux de justice sociale, il est maitre d’œuvre de ce projet. Il y a quelques années déjà, il avait entrepris d’enquêter sur cette terrible affaire de vol : « Mon grand-père travaillait pour les industriels mulhousiens. Quand j’ai voulu remettre au musée ses dessins, on m’a prévenu que ce n’était peut-être pas le bon moment. On m’avertissait alors qu’il y avait quelques soucis au musée et qu’il valait mieux attendre. Au même moment, on apprenait que le délégué à la conservation venait de se faire arrêter », raconte Pierre Freyburger.

Delqué, Freyburger, Poizat : « Mise à sac », chronique du méticuleux pillage d'un musée alsacien [INTERVIEW]
Hélène Poizat, Pierre Freyburger et Fanny Delqué sur les traces d’un trésor perdu
Photo : Romain Blandre

Près de 25 années d’enquête

Le drame survient peu de jours plus tard. Le directeur est retrouvé mort au pied de l’escalier monumental du musée. Quelques minutes auparavant, il installait une échelle au dernier étage disant vouloir changer une ampoule défectueuse. La police conclut très vite : accident du travail. Le dossier est clos… trop vite, lui-aussi, aux yeux de Pierre Freyburger qui entreprend son investigation.

Suicide ? Crime ? Peu importe. Il faut faire la lumière pour tenir informés les Mulhousiens et tenter de récupérer ce qui pourrait être perdu pour toujours : « Officiellement, il s’agit d’un accident du travail. Le dossier est classé et on ne reviendra pas dessus. Sauf si un jour on découvre une autre pièce pour rouvrir l’enquête », poursuit Pierre Freyburger.

On l’a compris, même si l’avertissement rédigé en ouverture du roman graphique précise qu’il s’agit d’une fiction et que les protagonistes ont vu leurs patronymes transformés, le fond du scénario repose sur une histoire vraie qui pourrait concerner n’importe quel musée tant il semble que les vols et les ventes illégales d’objets d’art sont fréquents dans de tels établissements.

Hélène Poizat est journaliste pour un quotidien local. Elle s’est elle-aussi intéressée à l’affaire. La rencontre avec Pierre Freyburger se fait quand elle décide de rédiger un énorme article sur les vols commis au musée : « Je connaissais pas mal d’éléments sur cette affaire, mais quand Pierre a sorti son livre, je me suis dit qu’il fallait absolument en faire la promotion dans le journal. Nous nous sommes ensuite retrouvés dans un café de Mulhouse et on a décidé de continuer à travailler ensemble », précise Hélène Poizat qui a coscénarisé la BD.

Pierre Freyburger a déjà écrit un premier ouvrage sur l’affaire. Il s’associe avec Hélène Poizat pour un second roman qui approfondit le caractère des protagonistes en fouillant dans leur psychologie. Ce qui anime depuis les deux auteurs, c’est leur volonté d’informer le grand public sur les pertes énormes subies par le musée tout en cherchant à comprendre les mécanismes qui ont pu conduire à de telles disparitions. « Pris individuellement, chaque objet volé puis revendu n’avait finalement pas une très grande valeur, mais c’est l’ensemble de la collection est inestimable. C’est la plus grande collection de motifs et dessins textiles au monde rassemblée dans un même musée qui a disparu, confie Pierre Freyburger. Ces larcins ont duré pendant des années. Au départ, ça ne se voyait pas. »

Une bande dessinée pour toucher un plus large public

L’idée de produire une bande dessinée n’a pas été immédiate, d’autant plus que ni Pierre Freyburger, ni Hélène Poizat n’étaient habitués à ce style littéraire : « On se disait que cette histoire ferait un bon film, on a donc écrit un scénario. Mais on ne connaissait ni producteur, ni le milieu du cinéma ». Alors, naturellement, ils se sont tournés vers l’illustratrice Fanny Delqué avec qui Pierre Freyburger avait déjà travaillé sur des ouvrages illustrés. « J’ai réalisé le story-board à partir d’une ébauche de scénario coécrit avec Hélène Poizat. Je l’ai ensuite confié à Fanny à qui on a laissé une totale carte blanche », confie Pierre Freyburger.

L’artiste s’est approprié l’histoire, a tapissé son atelier de Post-it pour fixer au mur la chronologie des évènements : « Le travail a commencé de façon effective il y a deux ans, mais j’ai réalisé les premières planches au cours des dix derniers mois. Entre temps, j’ai visité les lieux où se déroule l’action : le musée, mais aussi les lieux annexes interdits au public où sont stockées les oeuvres. Il me fallait vraiment plonger dans l’histoire, m’imprégner de l’ambiance. J’ai aussi travaillé à partir de photographies que m’ont fournies les scénaristes », explique l’artiste mulhousienne.

« Une bande dessinée, c’est très visuel, rajoute Pierre Freyburger, et on avait vraiment besoin de cette dimension pour montrer clairement ce qui s’est passé au Musée de l’Impression sur étoffes. Je pense que cette bande dessinée va vraiment faire connaitre cette affaire à un public plus large ici, à Mulhouse, mais aussi dans le reste de la France ».

Les déambulations et l’histoire, campée dans une ville de Mulhouse inquiétante, donnent une teinte de Polar à l’ouvrage qui n’est pas une simple reprise des premiers livres de Pierre Freyburger. «  On a actualisé les connaissances sur l’affaire », confirme ce dernier. Effectivement, le livre s’ouvre avec l’adaptation dessinée de la restitution récente au musée de quelques foulards dérobés.

Des choix graphiques parfaitement adaptés à l’histoire

Fanny Delqué explique ses choix : « Au départ, j’avais pensé à coloriser tout ce qui relevait des évènements passés et représenter en noir et blanc les faits actuels. Quand j’ai réalisé les premiers dessins pour le dossier-projet destiné à des maisons d’édition, j’ai opté pour le noir et blanc quasi intégral. Seuls les objets issus du musée et certains tissus sont mis en valeur par la couleur et ressortent bien sur les planches. Les beaux noirs se suffisent à eux-mêmes : on n’a pas forcément besoin de plus de couleurs ».

L’ensemble des planches est réalisé sur tablette numérique. «  Certains amis m’ont fait des remarques pensant que je m’étais mise à utiliser le fusain. Ils ont été surpris quand je leur ai dit que tout était fait sur tablette. C’est beaucoup plus facile pour corriger et organiser les planches de dessin, et les outils actuels permettent un véritable réalisme », confirme la dessinatrice.

Une réception toute particulière ?

L’affaire est très sensible à Mulhouse, mais rien n’a découragé les auteurs qui semblent confiants : « On est dans une bonne dynamique et les choses semblent bien se présenter. Notre bande dessinée comble un vide et permet de remettre sur la place publique cette affaire. On verra comment les différents acteurs et les institutions vont se saisir de cet ouvrage », conclut Pierre Freyburger. Hélène Poizat partage ce point de vue : « La nouvelle direction du musée est aujourd’hui plus ouverte et n’hésite pas à parler des vols. Une exposition temporaire a même été consacrée à tout l’affaire il y a quelques temps. Je pense qu’on veut enfin clore cette histoire pour passer à autre chose. Il n’y a pas encore de date pour le procès d’ailleurs et l’enquête avance en dents de scie ».

C’est finalement vers la microédition que se sont dirigés les trois auteurs pour produire cette première bande dessinée. Imprimée en Belgique à 2000 exemplaires, ils feront découvrir au grand public leur ouvrage lors du festival Bédéciné qui se tiendra à Illzach les 16 et 17 novembre 2024. Une rencontre/dédicace et une exposition y seront organisées pour la sortie officielle de Mise à sac. « Nous avons bénéficié de quelques petites aides financières pour financer le projet mais le financement est, en très grande partie, personnel. Pour le moment, nous allons consacrer notre énergie à faire la promotion de l’album, ensuite on se penchera peut-être sur d’autres projets avec les toutes jeunes Editions de la Doller », conclut Pierre Freyburger.

Par Romain BLANDRE

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Code EAN :

Mise à sac - Par Pierre Freyburger, Hélène Poizat et Fanny Delqué - Editions de la Doller - Prix : 22€ + 3€ de port.

L’éditeur est en train d’organiser sa distribution. Libraires et lecteurs peuvent commander l’ouvrage aux :

Editions de la Doller
Pierre Freyburger
10 rue de la Loi
68100 Mulhouse
ed.ladoller@gmail.com

✍ Pierre Freyburger ✍ Hélène Poizat ✏️ Fanny Delqué à partir de 13 ans BD de reportage France Mulhouse
 
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