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Favori de la rédaction
25 novembre 2024
Connu depuis longtemps dans les milieux militants comme le possible Alpha et Omega de tous les maux de la paysannerie, le remembre était en dehors de ces cercles un mot vague, une note en bas de page dis a soto voce, sans trop de précisions. Officiellement lancé dès les années 1950 par l’État français, il visait, sous l’égide du Plan Marshall, à restructurer les terres agricoles pour adapter l’agriculture « moyenâgeuse » de la France, à la mécanisation et à la production de masse.
Les opérations impliquaient le regroupement de parcelles, la destruction de haies et de talus et la transformation radicale des paysages ruraux. Si cette politique a été avancée par les élites comme le moyen idéal pour moderniser l’agriculture, elle a surtout engendré des tensions violentes, notamment en Bretagne où de nombreux paysans se sont opposés à ces changements imposés. Les petites exploitations sont alors disparues, afin de laisser la voie libre à de vastes champs destinés à l’industrialisation de l’agriculture.
À travers ce livre, les auteurs étudient et démontrent avec moult documents - tels que des extraits de témoignages, des cartes, des photos et citations à l’appui - les profonds liens qui unissent le projet de modernité industrielle née à la fin du 19e siècle, avec la dictature fasciste de Pétain et l’économie de marché mondial, faisant de la technè agricole une sorte grand ouroboros apocalyptique. Un projet renforcé par un esprit colonial, implanté depuis les États-Unis avec ses grandes plaines centrales comme model, et l’appât du gain de toute la classe politique.
Suite à des enquêtes menées sur le terrain (à la old school), Inès Léraud et Pierre Van Hove abordent les conséquences sociales et environnementales de ce bouleversement, souvent minimisées ou oubliées. Avec le soutien du conseiller historique Léandre Mandard, ils ont recueilli des témoignages de paysans, de militants, mais aussi de syndicalistes et d’ingénieurs, qui ont vécu ou soutenu ces réformes. Des récits de résistance, parfois réprimée violemment, illustrent les fractures qu’a créées le remembrement, tant dans les sociétés paysannes que dans les paysages naturels.
Bien que la prose journalistique de Léraud occupe l’essentiel du travail de révélation, il ne faut pas négliger le talent de communicant de Van Hove. En s’appuyant sur un graphisme clair et transparent, il s’applique à couler des métaphores ou des caricatures avec une certaine régularité, afin de rendre plus évident certains points plus subtiles de l’argumentaire général, de ne pas perdre son lecteur et d’éviter le recours au texte.
L’album propose ainsi un éclairage sur une période souvent passée sous silence - ou plutôt enfuie, comme le titre l’indique avec justesse -, tout en mettant en évidence les conséquences durables du remembrement, telles que la perte de biodiversité, la pollution des sols et des eaux, avec comme seule consolation l’essor d’une agriculture productiviste, profitant à une infime minorité. Si certaines initiatives récentes tentent de réparer les dégâts, tels que la replantation de haies ou le "reméandrage" des cours d’eau, les cicatrices laissées par cette politique restent profondes.
Invitation à redécouvrir un pan oublié de l’histoire rurale, dont les impacts se ressentent encore aujourd’hui. Champs de bataille se distingue par sa rigueur documentaire et sa capacité à rendre accessible une histoire complexe, qui ne peut plus être enfouie.
Par Jorge SANCHEZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Champs de bataille : l’Histoire enfouie du remembrement - Par Inès Léraud, Pierre Van Hove et Mathilde (couleurs). Éditions Delcourt. 192 pages - 23€ 75.
– La chronique "Algues vertes : un problème de santé publique révélé en dessins" par Thomas Figueres
– La chronique "Les Algues vertes" en DVD" par Marguerite Vidal