Angoulême 2026 : La bande dessinée est-elle prête à changer d’ère ?

Par Romain GARNIER 31 janvier 2026 
Sur les quais de Charente, une fidèle du festival d’Angoulême a répondu « présente ! » : la pluie. Et les autres ? Quid du devenir de la capitale française de la bande dessinée ? Disséminés façon puzzle à travers la terre des Valois, de nombreux éditeurs et de nombreuses éditrices de la bande dessinée alternative ont le sourire aux lèvres. Des stands gratuits et souvent plus grands qu’à l’accoutumée, ainsi qu’un précieux sentiment de considération. En revanche, il n’est pas utile de partir à la recherche des mastodontes éditoriaux. Le vide causé par leur absence se mesure sans peine à ces immenses champs de Mars habituellement étouffés par les tréteaux du Monde des bulles. Près de 4 000 m² abandonnés aux caprices météorologiques. Quant aux festivaliers, ils n’ont pas à débourser un centime pour venir à la rencontre des auteurs et des autrices. La billetterie, elle aussi, a perdu sa tête sur le billot de la révolution à l’œuvre.

Dans les rues, on a connu des jeudis plus effervescents. On se bouscule tout de même un peu à la librairie Cosmopolite, tandis que la maison des auteurs demeure un endroit où la promiscuité est de bon aloi. L’espace Franquin, le Vaisseau Moebius ou le Lieu Utile sont modestement fréquentés, tandis que la Cité de la bande dessinée demeure paisible et éprise d’une force tranquille.

Dans les allées des maisons d’édition, à la table des restaurants, au détour d’une conversation, aux abords des librairies, on a entendu à plus d’une reprise : «  cela me rappelle le festival tel qu’il était autrefois  ». On ignore s’il s’agit de nostalgie, de fantasme ou simplement d’un fait. Ce dont il est certain, c’est que pour les fidèles de la manifestation, la modestie de l’entreprise tranche avec les ambitions de la décennie passée.

Angoulême 2026 : La bande dessinée est-elle prête à changer d'ère ?
Photo : D. Pasamonik

Comment aurait-il pu en être autrement dans le temps imparti pour les associations locales ? On ne peut que féliciter l’armée de bénévoles qui, comme dans d’autres villes, s’est démenée des semaines durant afin de pouvoir nous permettre de célébrer la BD en cette traditionnelle fin de janvier, franchissant un à un les obstacles. Incontestablement, une autre manière de concevoir la bande dessinée préside la manifestation et constitue un ballon d’essai pour l’avenir.

Contrainte de troquer son traditionnel rythme effréné pour une forme de nonchalance, la ville d’Angoulême laisse le temps au temps. Un moment idéal pour favoriser la réflexion et entrevoir les évolutions du 9e art. Une occasion que n’a pas manqué de saisir une table ronde organisée par ActuaBD au Lieu Utile, en partenariat avec le Grand Off et Radio Zaï Zaï.

Thierry Smolderen, Patrick Mardikian, Didier Pasamonik, Vincent Percevault, Tristoon et Amélie Harrault.
Photo : Rémi Barnault

Autour de Didier Pasamonik, Directeur Général d’ActuaBD, modérateur de la rencontre, ont participé Thierry Smolderen, scénariste et historien de la bande dessinée, Edmond Touriol, co-fondateur de Makma, studio de traduction et de localisation de comics et de webtoons pour la plupart des grands acteurs européens, Patrick Mardikian, responsable politique et directeur de la Cité de la Bande dessinée à Angoulême, Vincent Percevault, expert en audio interactif et en production sonore pour l’entertainment, Tristoon, auteur de bande dessinée et membre du collectif Café Creed et Amélie Harrault, réalisatrice et scénariste spécialisée dans l’animation et le documentaire. Un plateau réuni afin de s’interroger sur l’avenir, non seulement de la manifestation charentaise, mais plus généralement sur la crise que traverse la bande dessinée.

Thierry Smolderen ouvre les débats en replaçant immédiatement la crise actuelle dans une perspective historique. Les révolutions et mutations sont le lot de l’histoire de la bande dessinée postule-t-il. Il cite l’influence mondiale du comic strip américain qui, entre les années 1900 et 1930, s’étend à l’ensemble du globe et révolutionne le médium. Dans la foulée, sont invoquées les transformations considérables provoquées par l’arrivée du manga en Europe, et notamment en France, deuxième terre de la bande dessinée japonaise en termes de titres publiés. Après la guerre du Golfe (1990-1991), on annonçait la mort de la BD jusqu’à l’arrivée de l’Association. En conséquence de quoi, si la crise n’est évidemment pas consubstantielle au 9e art, elle est néanmoins partie prenante de son histoire.

© Makma

Dans l’assemblée, d’autres intervenants expriment leurs inquiétudes sur les turbulences que traversent leurs métiers respectifs. Amélie Harrault explique que l’on est désormais sorti de l’âge d’or qu’a pu connaître l’animation française de ces deux dernières décennies. Des sociétés ferment, des producteurs et des plateformes se retirent des projets, France Télévision est à la peine, ce alors même que les talents ne manquent pas.

Vincent Percevault ne dit pas autre chose pour le jeu vidéo. 300 jeux vidéo sont édités chaque semaine. Comme la bande dessinée, le secteur est profondément impacté par une surproduction incontrôlable, condamnant à une mort programmée une part substantielle de la création vidéoludique. Quant à Edmond Touriol, s’il se félicite de la progression fulgurante du webtoon, proclamé comme « l’avenir de la bande dessinée », il plante l’envers du décor, à savoir les nombreux échecs et le retrait d’acteurs du marché. En d’autres termes, la consolidation du secteur est marquée par une loi de la jungle où seuls les plus forts survivent.

Thierry Smolderen se veut néanmoins positif : « La bande dessinée existe depuis deux siècles. Elle est un art extrêmement dynamique, à tous les points de vue, qui mélange le texte et l’image. Elle a beaucoup apporté au XXe siècle, beaucoup plus qu’on ne le croit : que ce soit à la sémiotique, à l’écriture ou dans le rapport avec le cinéma. On ne s’en rend pas compte, mais les débuts du cinéma muet ont tiré profit des expérimentations des dessinateurs humoristiques du XIXe siècle. Je pense que l’esprit qui préside à l’écriture de la bande dessinée, à sa création, va certainement se fondre dans d’autres domaines, ou se régénérer à partir des groupes sociaux impliqués dans le médium, ou à partir de nouvelles technologies. Cela a toujours été comme ça et c’est destiné à se poursuivre ».

Une fois le constat partagé, quelles peuvent être les pistes de sortie de crise ? Un mot surgit alors rapidement dans la conversation : « IP » (intellectual property), ou ce que Edmond Touriol dénomme « franchise ». En d’autres termes, la création d’univers qui vont être déclinés sur différents supports tels Star Wars ou les licences Marvel. On cite également à plusieurs reprises la maison d’édition Ankama qui su faire cela en France, en pionnière. Maison d’édition de bandes dessinées, elle crée également des jeux vidéo, de l’animation et des jeux de société. Le nom de la franchise Astérix émerge dans la conversation et incarne un exemple réussi d’IP.

Une série "localisée", c’est à dire traduite et lettrée

En dessinant une telle trajectoire, la liberté créative non marquetée, l’auteur à la française, ne risquent-ils pas d’être enterrés vivant par les industries culturelles ? En 2020, à la veille de la pandémie, lors de la soirée d’inauguration du FIBD, différents représentants annoncent qu’un projet de parc d’attraction régional dédié à la bande dessinée est en développement. Tout le monde l’a oublié, mais cet esprit de l’IP était donc déjà au cœur de l’évolution envisagée par certains acteurs du secteur.

Edmond Touriol enfonce le clou du cercueil de la bande dessinée papier. La table ronde évoque le fait qu’entre 2020 et 2025, le marché japonais est passé, en parts de marché, de 50 % de bande dessinée virtuelle à 72 %. Il appelle de ses vœux à prendre conscience de la digitalisation, selon lui inévitable, de la bande dessinée, ou tout du moins à comprendre que le papier sera au mieux un support parmi beaucoup d’autres. Avec son entreprise, il « webtoonise » les licences Marvel ou Disney pour le marché américain et, à l’inverse, il peut être amené à transformer au format papier des webtoons sud-coréens. Enfin, Edmond Touriol avoue rêver d’un FIDB ayant pour cœur de programme la valorisation de ces IP. Un projet qui est peu susceptible d’obtenir un assentiment majoritaire dans le milieu artistique.

Thierry Smolderen, Patrick Mardikian, Didier Pasamonik, Vincent Percevault, Tristoon, Amélie Harrault et Edmond Touriol

Sans pour autant avaliser les propositions d’Edmond Touriol, Vincent Percevault et Amélie Harrault constatent, indéniablement, une évolution du statut des auteurs et autrices de bande dessinée. Plus fragile que jamais, celui-ci évolue désormais de plus en plus entre différents secteurs de création. On évoque Cairn, un jeu vidéo écrit et dessiné par Mathieu Bablet et développé et publié par The Game Bakers. Un jeu disponible depuis ce jeudi 29 janvier 2026. Avec 700 000 préventes, il sera probablement un des succès majeurs du monde du jeu vidéo indépendant cette année et illustre cette porosité montante entre différents métiers de l’image. Le nom d’Ugo Bienvenu, à la fois grand dessinateur de bande dessinée et réalisateur du film d’animation à succès Arco en est un autre exemple.

Cairn, le phénomène des jeux vidéo auquel a collaboré Mathieu Bablet.
© The Game Bakers

Enfin, on évoque ces producteurs qui se rendent habituellement au FIBD d’Angoulême à la recherche de possibles adaptations. En 2024, au terme de l’excellente exposition jeunesse dédiée à la bande dessinée Bergères guerrières de Jonathan Garnier et Amélie Fléchais, les visiteurs découvrent qu’un projet d’adaptation animé est en cours de développement avec ce qui s’apparente à une bande-annonce.

Afin de faciliter cette porosité et faire tomber les murs, les intervenants s’interrogent alors sur l’écosystème d’Angoulême et ses environs. Véritable « Vallée des images », une quinzaine d’écoles supérieures des arts de l’image constitue un pôle de grande qualité. Cependant, Thierry Smolderen, lui qui a été enseignant, se désole de l’inexistence d’un « campus de l’image », à l’instar de ce que peuvent construire les États-Unis, ce qui permettrait pourtant de faciliter les synergies et les rencontres créatives. Patrick Mardikian acquiesce quant à la nécessité de promouvoir la création d’un lieu d’émulation commun à l’ensemble des étudiants et étudiantes et affirme que les pouvoirs publics, les forces politiques, ont un rôle déterminant à jouer dans la mutation de cet écosystème de la bande dessinée. Ces dernières années, des décisions ont été prises en ce sens alors que les directeurs des différents établissements travaillent davantage ensemble.

Au terme des échanges, Anne-Hélène Hoog, ancienne directrice du musée de la bande dessinée d’Angoulême, prend la parole dans le public et pose des questions fondamentales qui auraient mérité une autre table ronde, à savoir que les échanges du jour révèlent un hiatus entre la création artistique et la culture de masse. Elle affirme que chacun et chacune souhaite avoir le monde dans sa poche, posant par la-même la question de la portabilité et de l’accessibilité des œuvres. Là réside, selon elle, le génie du webtoon qui rend accessible en quelques clics de vastes univers qu’on n’a plus physiquement à trimballer dans des sacs trop lourds. Enfin, il existe un hiatus entre certains auteurs et autrices et un public davantage sensible aux œuvres marquetées.

Anne-Hélène Hoog, ancienne directrice du Musée de la BD d’Angoulême et commissaire de l’exposition Bretécher en cours en ce moment à la Cité de la BD.
Photo : DR

Alors que plane un esprit « fanzine » sur cette nouvelle édition, et que d’autres appellent au développement des industries culturelles, Thierry Smolderen conclut sur une nécessité, celle de rappeler que chacun et chacune a une place dans cet écosystème de la bande dessinée, que chacun et chacune constitue un rouage nécessaire, et qu’il n’est nullement question qu’un esprit prenne le pas sur un autre.

Un joli moment de réflexion qui mériterait d’être prolongé à l’avenir.

Par Romain GARNIER

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France Angoulême 2026
 
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2 Messages :
  • Oui afin que quiconque puisse y participer. La BD n’est pas un commerce, elle est avant tout un art où chaque artiste doit participer. Et les jeunes avec leurs nouveautés pas seulement les modes juste la beauté et l’intelligence créative !!! Chacun y a droit. Le fait que ce soit gratuit pour le public comme lors de la création du festival est magique et primordial 🤗

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    • Répondu le 31 janvier à  21:07 :

      La BD est une forme d’art mais pour les gens du métier, c’est d’abord une industrie. Quant à faire un festival 100% gratuit, mauvaise idée. Rien n’est jamais gratuit et il était déjà difficile de trouver des sponsors sur les dernières éditions.

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