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Italie ces jours-ci. Visite d’une « fumetteria » (librairie de BD spécialisée en italien). Le propriétaire, Fabricio en est persuadé : l’Italie est le premier marché du manga en Europe. De fait, quand on regarde sa boutique, 80 % de ses rayons sont dédiés au manga et à ses produits dérivés, 19 % aux comics. Il a la fumetteria la plus importante de la ville.
Et la BD italienne, me dites-vous ? Elle est dans un rayon « roman graphique » où l’auteur Zerocalcare domine de la tête et des épaules. Pas une seule BD franco-belge…
Et les publications de la Bonelli alors, traditionnellement le plus important éditeur de BD italien ? Le libraire nous montre les cinq exemplaires du dernier Dylan Dog qui vient de sortir. « L’équation est simple, nous dit le libraire : le public de Dylan Dog l’achète en kiosque. Je vais vendre ces exemplaires à 5 € pièce. Tandis que l’édition prestige de Berserk à 70 €, je vais en écouler 200 ! » Il n’y a pas photo.
Fabricio, voyant son business, pense que l’Italie est le premier marché du manga en Europe. Ah bon, ce n’est pas la France ?
Rentré à Paris, on s’emploie à vérifier l’info… Il faut que l’on le sache, avant la Japan Expo !
Un classement à nuancer
Les organismes japonais, qu’il s’agisse du ministère de l’Économie (METI), du JETRO ou encore des études universitaires consacrées à l’exportation du manga, s’accordent sur un point : la France demeure de très loin le premier marché européen du manga et le plus important marché occidental pour le livre imprimé.
En revanche, ils sont beaucoup plus prudents lorsqu’il s’agit d’établir un classement mondial.
La principale raison est méthodologique. Les marchés nationaux ne se ressemblent plus. Le Japon distingue désormais nettement le manga papier, le manga numérique et, dans certains pays, les webtoons ou les plateformes de lecture numérique, qui relèvent d’économies très différentes.
Sur le papier, la France reste une exception. Avec un chiffre d’affaires d’environ 309 millions d’euros en 2024 [1], elle conserve une position unique en Europe. Par comparaison, l’Allemagne, environ 100M€ [2] et 60 à 65% du marché, l’Italie : 56,7 M€ et 61,8% du marché [3], L’Espagne et le Royaume-Uni, peu sourcés, sont estimés à 50M€ annuels.
De fait, les librairies françaises constituent un réseau de diffusion sans équivalent hors du Japon, soutenu par le prix unique du livre, une forte présence des éditeurs spécialisés et un lectorat fidèle au format tankōbon (le format poche de nos mangas). C’est cette singularité que les professionnels japonais mettent régulièrement en avant lorsqu’ils présentent le marché français.
À l’inverse, les États-Unis ont connu une croissance spectaculaire portée par le numérique, les plateformes de lecture et la diffusion en ligne. Selon les analyses relayées par le JETRO, le marché nord-américain représente désormais environ 560M€ € contre 309 M€ pour la France [4], ce qui le place devant la France en valeur globale. Les sources japonaises parlent ainsi davantage aujourd’hui du « premier marché européen » que du « deuxième marché mondial ».
Le numérique change la donne
Le contraste est encore plus marqué lorsqu’on observe les marchés numériques. Au Japon, près des trois quarts du marché du manga sont désormais réalisés sous forme numérique. En Chine, la lecture sur smartphone constitue un marché colossal de plusieurs centaines de milliards de yuans (100 milliards CNY = env. 12,5 milliards €), même si celui-ci englobe les romans numériques, les webcomics et les œuvres locales.
En Corée du Sud, le webtoon est devenu un secteur industriel à part entière, pesant plus de 2 000 milliards de wons (= 1,25 milliard €).
Dans ce paysage, la France apparaît comme une véritable exception culturelle. Alors que l’Asie et, dans une moindre mesure, l’Amérique du Nord ont largement basculé vers la lecture sur écran, le marché français reste massivement dominé par le livre imprimé. Les ventes numériques de manga y demeurent marginales, même si des plateformes comme Mangas.io, Ono à laquelle s’est jointe Glénat, voire le Coréen Webtoons progressent de jour en jour.
Au fond, les sources japonaises dressent un portrait assez clair : la France n’est plus systématiquement le deuxième marché mondial du manga toutes catégories confondues, mais elle demeure le premier marché européen et, surtout, le plus solide marché occidental du manga papier.
Notre exception culturelle, s’il est nécessaire d’en avoir une, est là.
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Photos : D. Pasamonik (ActuaBD)
Article remis à jour le 4/07/2026.
[1] GfK, 2024.
[2] Selon Kai-Steffen Schwarz, responsable manga chez Carlsen cité par Der Rheinische Post, avril 2025.
[3] Association des éditeurs italiens, 2024.
[4] Les chiffres ne sont pas faciles cerner car une partie des éditeurs américains sont contrôlés par les Japonais.
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