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Bof
11 juillet 2026
À partir d’un vaste mélange de croyances religieuses d’origines diverses, Simon Bogojević Narath propose une œuvre singulière, où la beauté du dessin en noir et blanc s’oppose frontalement à l’horreur des images et au dégoût qu’inspire l’histoire. Le livre est muet, mais les personnages sont d’une expressivité saisissante : ils crient, hurlent, et nul besoin de bulles pour les entendre.
Un livre sans véritable équivalent, qui s’adresse à un public averti, voire très averti, avec, comme le précise l’éditeur, un contenu mêlant érotisme et hyperviolence. Ce contenu se résume à une longue succession de viols et de tortures, dont on peine à percevoir le caractère indispensable au regard du message, somme toute assez simpliste, sur le bien et le mal que l’auteur entend transmettre.
Le récit s’ouvre sur deux huissiers, un homme et une femme d’une quarantaine d’années, en tailleur et costume, réunis avec leur supérieur. Ils travaillent pour une banque et leur mission du jour consiste à expulser un couple de grands-parents et leur petite-fille de leur logement. Ils s’acquittent de cette tâche sans le moindre remords ni la moindre marque d’empathie. Cette intervention marque la première rencontre entre ces deux cadres et la fillette ; la seconde n’aura lieu que bien plus tard.
On suit ensuite leurs destins en parallèle. Après l’expulsion, la petite fille semble les maudire et un bouc apparaît, symbole évident du diable. De retour à la banque, les deux cadres – dont on ne connaîtra jamais les noms – repartent vers une nouvelle intervention. Comme dans chacune de leurs interactions, ils se hurlent dessus, vocifèrent et font preuve d’une agressivité permanente. Arrivés à destination, ils découvrent une immense demeure, un manoir dont ils ne parviennent pas à franchir l’entrée. Ils escaladent finalement le mur à l’aide d’une échelle et débouchent dans une cour où les attend une foule bigarrée, costumée, souvent à moitié nue.
Celui qui semble être le maître des lieux les accueille : un homme plus jeune, portant une barbichette (de bouc ?) et fumant, un léger sourire aux lèvres. À partir de ce moment-là, les deux cadres sont déshabillés, torturés et violés pendant ce qui semble durer des mois, voire des saisons entières.
Dans le même temps, après leur expulsion, le grand-père, probablement ancien violoniste virtuose, fait tout son possible pour soutenir son épouse malade. Mais celle-ci ne survivra pas. Il sombre alors davantage dans le désespoir et l’alcool, avant d’abandonner la petite fille seule sur un trottoir. Les années passent. Les cadres subissent des supplices sans fin, tandis que la fillette grandit et voit son destin basculer. Les premiers, mauvais par nature, s’enfoncent toujours plus profondément dans les abysses ; la seconde, innocente et talentueuse, est peu à peu portée vers les sommets.
Il n’y a ni bulles ni texte : l’intégralité de l’ouvrage est muette. L’histoire se suit pourtant avec une grande facilité, tant le langage corporel et les expressions des personnages sont marqués, souvent outrés, parfois déformés, traduisant parfaitement leurs pensées et leurs émotions.
Le dessin est particulièrement travaillé : chaque case constitue une véritable illustration en noir et blanc, enrichie de nombreuses nuances de gris. La quantité de personnages est impressionnante. Des dizaines de figures peuplent les planches, y compris dans les scènes de foule, où chacune possède un costume distinct, imaginatif et original, au cœur d’un vaste délire orgiaque et sadomasochiste.
On peut toutefois s’interroger sur ce qu’apporte une lecture comme celle-ci. Au-delà de l’originalité de la proposition, de la créativité de l’artiste et de la curiosité qu’elle suscite par son refus des sentiers battus, cette débauche d’ultraviolence n’apporte finalement rien de véritablement nouveau. Le lecteur assiste à une succession ininterrompue de scènes de torture et de viol infligées simultanément à un homme et à une femme, sans doute dans un souci de symétrie.
Les motivations de l’auteur pour recourir à un tel dispositif ne sont pas toujours évidentes. Si son intention est de montrer que les actes commis contre des familles démunies, bien que légaux dans une société dominée par l’argent, méritent d’être punis, était-il nécessaire de faire subir au lecteur des dizaines de pages d’humiliations et de sévices de toutes sortes ? Le chemin choisi paraît ici totalement disproportionné au regard du message, finalement assez simple, sur le bien, le mal et les conséquences que devraient entraîner les actes des responsables.
Simon Bogojević Narath est un peintre, dessinateur, animateur et vidéaste croate. Il s’est notamment fait connaître avec son film d’animation Leviathan, récompensé au Festival de Clermont-Ferrand par le prix du meilleur film en 2008. Passionné par les livres anciens et la science-fiction, il explore volontiers les thèmes de la violence et du chaos, sans jamais imposer une interprétation unique à son public, laissant à chacun le soin de tirer ses propres conclusions.
Par Laurent MENUT
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