Bon
10 février 2025
La belle couverture de Géants aux pieds d’argile nous plonge d’entrée dans le sujet : un homme très grand, la tête penchée et étant presque adossé à un arbre, regarde son petit garçon jouer, avec sa femme et son autre enfant en arrière plan. C’est tout le poids du passé et de son arbre (généalogique), qui semble peser sur ce jeune père qu’est Pat. Ce dernier a pris un congé sabbatique pour s’occuper de ses enfants, sa femme étant prise par un travail pour lequel elle doit s’absenter régulièrement.
Sauf que rien n’est simple pour ce père "moderne", enseignant et ancien basketteur (d’où sa grande taille) [1], qui veut bien faire mais n’y arrive pas vraiment. Alain Chevarier, au scenario et Mark MacGuire au dessin ne cachent des difficultés de la tâche. C’est d’autant plus intéressant que c’est un binôme masculin qui le dit, après des années de travail et de réflexion, et dont l’ouvrage sort au moment même où le backlash incarné par certains hommes politiques bat son plein dans le monde, aux Etats-Unis tout particulièrement. Une situation que les deux auteurs québécois connaissent bien, du fait de leur proximité avec le territoire. Cette paternité un peu difficile vient percuter la propre enfance de l’auteur, qui ne veut pas reproduire le modèle de ses parents, divorcés, et spécialement celui de son père alcoolique, ancien vétéran de la guerre du Vietnam. Cette année sera donc celle d’une remise en cause de sa propre paternité et de son histoire familiale, dont Pat veut dénouer les fils.
Histoire touchante, visiblement très personnelle, Géants aux pieds d’argile n’évite cependant pas quelques réflexions pour le moins étonnantes. Par exemple, Pat affirme avoir "lu un article qui disait que s’occuper des enfants n’est pas inné chez les femmes" (p.143). La bulle d’après enfonce le clou : "certaines femmes sont incapables de s’occuper de leurs enfants". Ah bon ? C’est plutôt évident.
Heureusement, ce long ouvrage, servi par un dessin crayonné en noir et blanc efficace et sans fioritures [2], creuse avec plus de bonheur la question des rapports avec ses propres parents. C’est toute une histoire trouble qui revient à la surface, celle d’une génération qui a connu la guerre du Vietnam et ne s’en est jamais remise.
On comprend dès lors mieux les doutes du fils et sa volonté farouche de ne pas reproduire ce qu’il a lui-même connu dans sa jeunesse. Une manière pour lui de briser les lois de l’épigénétique, science étudiant l’influence d’un environnement sur l’expression des gènes.
Au final, voici un ouvrage sur la filiation qui ne peut laisser indifférent, même s’il peine à emporter totalement l’adhésion.
Par Philippe LEBAS
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[1] Autant d’éléments biographiques du scénariste Mark MacGuire, comme en témoigne l’introduction soudaine d’une photographie de sa mère (p.107).
[2] Et dont on aime plus particulièrement les planches pleine page ou celles parlant de rêve ou de remémoration du passé, pour lesquelles Alain Chevarier arrondit les angles des cases.