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Enfant de Salaud - Par Gnaedig & Merlet - Ed. Futuropolis

Par Romain BLANDRE Excellent 26 novembre 2025 
« Ton père, pendant la guerre, il était du mauvais côté ». Remarque terrible, surtout quand elle vous a été sans cesse rabâchée par votre grand-père, alors que vous n’êtes pas encore en âge, ni armé complètement pour la comprendre. Et bien que ce dernier vous explique que vous êtes un « enfant de salaud », parce que votre père se pavanait vêtu de l’uniforme nazi place Bellecour à Lyon sous l’occupation, il faudra des années avant de se rendre compte du poids et de la réalité de ces mots.
Enfant de Salaud - Par Gnaedig & Merlet - Ed. Futuropolis

Sorj Chalandon est cet « enfant de salaud ». Il l’a raconté dans son roman qui est ici adapté en BD par Sébastien Gnaedig et Isabelle Merlet. Sans aucun filtre, les auteurs embarquent le lecteur dans l’histoire la plus intime et la plus sensible d’une famille et dans ce qu’il peut y avoir de pire dans les relations entre un père et son fils. Devenu adulte et journaliste, le narrateur est missionné pour couvrir le procès de Klaus Barbie. Celui que l’on surnomme « le boucher de Lyon » a fait déporter des dizaines de personnes, dont des enfants juifs, réfugiés et cachés à Izieu. La Gestapo aux ordres de Barbie , les a arrêtés pour les envoyer ensuite vers Auschwitz dans le but de les assassiner.

Devant les horreurs révélées par le procès Barbie, le journaliste ne résiste pas et se penche sur le cas de son père. Accompagné par un ami historien, Sorj Chalandon se plonge dans les archives de l’épuration pour y découvrir les actes de « salaud » de son géniteur, engagé dans la Légion tricolore, équivalent de la Légion des volontaires français qui a combattu le bolchévisme aux côtés de l’armée allemande. C’est à la division SS Charlemagne que le père se glorifie d’avoir appartenu.
Au fil des lectures des dépositions faites devant la justice française, la carrière de collabo de ce père est retracée. Un autre procès s’ouvre alors. Pendant qu’on juge Barbie en 1987 au tribunal, des audiences plus personnelles se déroulent dans un cadre plus intime : celui d’un père interrogé par son fils autour de la table de la cuisine et dans le salon de la maison familiale, ou devant une bière dans le bar du coin.
Plus de quarante ans plus tard, la mythomanie paternelle se dévoile au grand jour. Toujours admiratif du nazisme et de la SS, ce « salaud » de père justifie jusqu’à glorifier les actes du « boucher » ; tout en tentant aussi de redorer son image en justifiant, minimisant ou falsifiant ses propres actions. Il fournit même des témoignages pour essayer de prouver qu’à la fin de la guerre, il serait entré en résistance et aurait sauvé des vies. Leurres, mensonges ou actes désespérés d’un homme pour racheter ses fautes, car il se sait déjà condamné ?

Un roman graphique unique parce que, pour une fois, les auteurs livrent un récit de la deuxième génération, non celle des descendants des victimes, mais celle des enfants des bourreaux. Peut-on assumer le passé d’un père ayant participé au pire des crimes possible : celui de génocide ? Comment vivre avec cet héritage paternel, surtout quand son géniteur continue d’admirer ceux qui ont été ses chefs tout en assumant pleinement des actes à un âge où il est conscient qu’on ne pourra plus jamais le punir légalement ? Le souvenir et les remords qui rongent en secret les cerveaux pour déliter progressivement la santé mentale des bourreaux seront certainement plus efficaces que la justice des Hommes pour sanctionner ces personnes dont les mains sont encore souillées par le sang de leurs victimes.

C’est par procuration que le lecteur ressent la détestation pour ce père. Mais c’est surtout la formidable résilience de Sorj Chalandon qui est mise en valeur dans ce roman graphique tout à fait exceptionnel. Les planches de la BD témoignent parfaitement de son oscillation entre pitié, compassion, stupeur, énervement, rage et exaspération pour cet être qui n’est plus que l’ombre de lui-même. On a cependant un peu de mal à trancher, contrairement au roman, pour savoir si le père a été un entier collabo ou s’il a effectivement résisté d’une manière ou d’une autre. Les passages qui se déroulent dans l’immédiate après-guerre auraient pu également être mieux mis en valeur par une gamme chromatique plus suggestive. L’originalité et la force du récit prennent cependant le dessus sur ces quelques menus détails.

Par Romain BLANDRE

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Code EAN : 9782754844833
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