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Voyage au pays de Töpffer (1) : Naissance d’un musée genevois de la BD

Par Romain GARNIER 10 mai 2025 
Longtemps, la date du 25 octobre 1896 est retenue comme fondatrice de l’art de la bande dessinée. Cette année-là, l’auteur étasunien Richard Felton Outcault publie Yellow Kid dans le New York World et le New York Journal et introduit un phylactère (une bulle). Un récit des origines battu en brèche par les spécialistes européens. De nos jours, le consensus s’accorde pour reconnaître l’auteur suisse Rodolphe Töpffer comme l’inventeur et le théoricien d’un art appelé à une brillante postérité. En 1827, le genevois scénarise et dessine ce qu’il nomme alors de la « littérature en estampes ». Son premier récit est intitulé Les Amours de monsieur Vieux Bois. Cet héritage de l’histoire confère à la Suisse une légitimité pour mener à terme un projet désormais officiellement approuvé et financé : la fondation du musée international de la bande dessinée de Genève. Afin d’en apprendre davantage, nous avons entrepris un voyage au pays de Töpffer avec l’envie de mieux connaître cette autre terre de la bande dessinée.

En 2027, pour le bicentenaire de la première « littérature en estampes », le Musée International de la Bande Dessinée de Genève ouvrira ses portes dans la Villa Sarasin. Telle est l’ambition affichée par les différentes parties prenantes au projet lors d’une table ronde organisée le 19 mars 2025, premier jour du Salon du livre de Genève qui s’est tenu jusqu’au dimanche 23 mars. Une rencontre illustrée en direct par le dessinateur de presse suisse, Pierre Wazem. S’expriment alors Thierry Apothéloz, Conseiller d’État de Genève - incarnation politique du projet -, Christian Pirker, président du conseil de Fondation du Musée de la Bande Dessinée, et Sébastien Maret, représentant de l’association des Amis du Musée de la BD. Ils incarnent les principaux acteurs du projet. Le canton de Genève, la commune du Grand-Saconnex - qui accueille la Villa Sarasin sur son territoire - et l’Association pour un Musée de la bande dessinée et de l’illustration (AMBDI) ont travaillé ensemble pour aboutir à ce projet de plus de 12 millions de francs suisses.

Voyage au pays de Töpffer (1) : Naissance d'un musée genevois de la BD
De g. â dr. : Christian Pirker, président du conseil de Fondation du Musée de la Bande Dessinée ; Thierry Apothéloz, Conseiller d’État de Genève ; Sébastien Maret, représentant de l’association des Amis du Musée de la BD ; Pierre Wazem, auteur suisse de bande dessinée
Photo : Romain Garnier

Dans l’assistance, les dix autres membres du conseil de Fondation, dont Arthur Anthamatten, administrateur de l’hôtel Ibis Styles Genève Carouge - décoré à tous les étages de bulles et de cases - et fin connaisseur de la bande dessinée, Roland Margueron, patron incontournable de la galerie Papiers Gras, mais aussi l’auteur Tom Tirabosco, également fondateur et enseignant de l’École Supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève.

Dans le bourdonnement du Festival du livre de Genève, à quelques centaines de mètres du futur musée de la bande dessinée, la création est donc officialisée : « Lors de la séance du gouvernement de ce matin, la loi d’autorisation de dépenses de crédits d’investissement a été promulguée. Cela signifie que nous sommes autorisés à verser l’argent pour concrétiser cette première pierre que nous attendons vraisemblablement pour la fin de l’année 2025, début de l’année 2026. On a une très belle intelligence dans la volonté d’y arriver. On est en Suisse, on ne construit les choses peut-être pas aussi rapidement que nous le souhaiterions. Il n’empêche que une fois que ces bases sont posées, elles sont solides ». (Thierry Apothéloz).

Illustration de Wazem
Photo : Romain Garnier

Et de poursuivre sur l’esprit de ce futur musée : « On ne va pas juste montrer des planches, car cela a un intérêt limité. On est très content de voir une planche de Rodolphe Töpffer, une planche de Zep ou de Frederik Peeters. Cela n’est cependant pas cela qui va attirer, qui va fabriquer chez les visiteurs et les visiteuses le sentiment ou l’esprit critique, la volonté de s’intéresser ou de s’ouvrir au monde. [Il s’agit aussi de] parvenir à concrétiser, au-delà de tout ce que l’on fait déjà d’appui aux maisons d’éditions, aux auteurs et autrices, à l’organisation du prix de la bande dessinée Töpffer, au prix Bdzoom pour la jeunesse. Avoir un centre permet de rassembler les énergies, de les développer, de les augmenter ».

Pierre Wazem, auteur de bande dessinée suisse
Photo : Romain Garnier

Les quatre piliers du Musée International de la Bande Dessinée de Genève

Prenant la parole à leur tour, Christian Pirker et Sébastien Maret explicitent les partenariats et les quatre piliers qui doivent guider l’action du futur musée. Le 1er pilier reconnaît Genève comme berceau de la bande dessinée et, à ce titre, doit valoriser le patrimoine de la ville en ce domaine, notamment l’héritage laissé par Rodolphe Töpffer. Le deuxième pilier doit permettre la valorisation de la bande dessinée suisse, notamment contemporaine. Le troisième pilier du musée ambitionne de développer une dimension internationale accueillant toute la diversité géographie du 9ème art. Les trois espaces historiques de création (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest et Asie de l’Est), bien sûr, mais aussi l’Amérique du sud - qui possède une riche tradition de la bande dessinée -, le Proche-Orient ou l’Afrique - dont la créativité s’affirme année après année. Un miroir de Genève, centre mondial de la diplomatie et d’institutions multilatérales.

Illustration de Wazem
Photo : Romain Garnier

Le quatrième et dernier pilier sera celui de la liberté d’expression, considérant le dessin (illustration, dessin de presse, bande dessinée) comme un vecteur d’idées. Arthur Anthamatten caresse le rêve de faire du lieu une véritable ambassade militante, capable de rassembler autour de projets portant des valeurs humanistes, démocratiques et républicaines en mesure de rassembler. Une véritable diplomatie de la bande dessinée où les partenariats seront nombreux.

Thierry Apothéloz considère avant tout ce futur haut lieu de la bédé comme un espace d’éducation et d’instruction : « La bande dessinée n’est pas que pour les enfants, que pour les ados. La bande dessinée, ce n’est pas que le manga. Ce sont majoritairement des bandes dessinées engagées, qui font réfléchir, qui amènent une densité dans des propositions que je trouve particulièrement intéressante. Pour moi, [le musée] était donc une occasion de rendre hommage à l’histoire, de rendre hommage aux œuvres de la bibliothèque de Genève, mais aussi d’imaginer que la question de la littérature peut se décliner avec la bande dessinée. Le rapport à la lecture, le rapport aux mots est essentiel dans un monde qui va particulièrement vite, notamment pour la petite enfance, les enfants. On sait que lorsqu’ils maîtrisent des mots, ils ont moins de maux. À partir de là, il est important de construire une véritable politique d’accès à la culture, d’accès aux livres dans toutes ses formes, un créneau politique qui m’anime ».

Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier
Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier

La Villa Sarasin, écrin du futur musée

En 2023, le Canton de Genève a initié un appel d’offre pour l’aménagement du futur musée de Genève et a connu plus de 80 réponses de bureaux d’architectes suisses et étrangers. Le candidat retenu a finalement été le bureau d’architecture genevois YKRA.

Il y aura fort à faire pour adapter et transformer la Villa Sarasin, maison de maître et bâtiment érigé dans les années 1830, époque de Rodolphe Töpffer. Le potentiel du dédale de salles est immense, mais quelques murs devraient tomber afin de constituer de nouveaux espaces plus cohérents. L’espace extérieur, calme, fleuri et coloré, est propice à l’accueil de publics divers, tandis que la splendide terrasse en verrière devrait servir de lieu de restauration. Le dernier étage, sous les toits, regorge d’espaces délicieusement alambiqués qui offrent bien des possibilités à qui a de l’imagination. La Villa Sarasin devrait donc multiplier les fonctions et les expositions pulluler. Au contraire du musée de la BD d’Angoulême ou du Cartoonmuseum de Bâle, l’écrin genevois de la BD n’aura pas pour fonction d’accumuler des collections titanesques. Lausanne, à 1h de voiture de Genève, accueille déjà le deuxième plus grand fonds patrimonial de la BD d’Europe après Angoulême.

Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier
Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier

Le futur musée de la BD de Genève est donc avant tout pensé comme un lieu dynamique, fait de rencontres, d’expositions temporaires et d’accueil pour la création contemporaine. Dans cet esprit, le samedi 17 mai 2025, dans le cadre de La Nuit des Musées, la Villa Sarasin ouvrira ses portes au public. Une douzaine d’autrices et d’autrices de bande dessinée proposeront un parcourt dessiné. Les salons de la vieille demeure joueront le rôle de cases de BD. Chaque pièce donnera à découvrir un univers en particulier : Peggy Adam (qui représentera dans le même temps la Haute école d’art et de design (HEAD)), Albertine, Melchior Best, Eric Buche, Rachel Deville, Exem, Mirjana Farkas, Yannis La Macchia (qui représentera dans le même temps l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration (ESBDI)), Fabian Menor, Barbara Meuli, Isabelle Pralong, Tom Tirabosco et Pierre Wazem. Toutes et tous seront présent(e)s et pourront échanger avec qui voudra sur leur vision du futur musée.

La soirée sera inaugurée à 18h par un apéritif de bienvenue et à 20h30, la comédienne Céline Bolomey proposera une lecture à haute voix de l’excellent titre Ballades (éditions Atrabile) de Camille Potte. D’autres activités seront proposées aux visiteurs et visiteuses : atelier de fabrique de fanzines, un espace de lecture, élaboration d’un dessin collectif XXL.

Intérieur de la Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier
Intérieur de la Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier

« La force tranquille » de la bande dessinée suisse

Avec le Musée International de la Bande Dessinée de Genève, la bande dessinée suisse s’affirme, ne souhaitant plus être la dernière roue d’un carrosse de la bande dessinée francophone dominée par la BD franco-belge. En 2022, quand nous interviewions Philippe Duvanel - alors directeur artistique du festival montant de Delémont’BD et directeur du château de Saint-Maurice - celui-ci revenait sur les prix Delémont’BD et la BD suisse : « Ces prix, je les ai créés pour valoriser la création suisse auprès du grand public et des instances suisses. On a une belle création. On a des porte-drapeaux comme Zep, Frederik Peeters, Tom Tirabosco, Isabelle Pralong, Derib, Cosey, Marini, etc. Mais je voulais aller plus loin, montrer la diversité de notre pays qui est quand même le créateur de la bande dessinée contemporaine et cela me tenait fortement à cœur Le prix n’a donc pas pour mission principale de célébrer une œuvre en particulier, même si c’est sa finalité, mais surtout de célébrer la diversité et la qualité de notre création locale. Souvent, la Suisse est un pays plutôt humble. Puis dans la masse des albums présentés, on ne va pas faire le distinguo entre une œuvre suisse, belge ou française ».

D’une autre manière, Thierry Apothéloz partage les ambitions de ce musée : « Trois volets président nos intentions. Le premier consiste à valoriser le caractère patrimonial du musée. L’objet BD a une histoire, un patrimoine, une évolution entre ce que l’on connaît de Rodolphe Töpffer et aujourd’hui. Je trouve très important de penser que ce n’est pas parce qu’il existe des évolutions qu’elles doivent être ignorées. Il est nécessaire de réancrer les racines de ce domaine-là. Le deuxième volet souhaite mettre en valeur les autrices et les auteurs, genevois, suisses et internationaux.

Intérieur de la Villa Sarasin du Grand-Saconnex
Photo : Romain Garnier

L’ultime volet consiste à positionner Genève sur la carte géopolitique de la bande dessinée. Une ambition folle. On connaît Angoulême, on connaît Bruxelles, on connaît le Cartoonmuseum de Bâle. Notre futur musée doit se positionner dans cet espace et recevoir des gens du monde entier dans cette suisse romande, dans cette zone que nous appelons le Grand Genève, une région francophone très dynamique. Pour cela, nous sommes juste à côté d’un tram, d’une gare, d’un aéroport, de bus et de places de vélos, donc tout va bien ! ».

En aparté, Thierry Apothéloz détaille les relations qui ont animé le milieu artistique, à l’initiative du projet, et le milieu politique : « Les auteurs et les autrices sont très intéressé(e)s à la Cité sans en connaître forcément les rouages. Quand je les rencontre pour la première fois, ils entrevoient le projet en n’imaginant pas toutes les complexités à venir. Il suffirait de trouver un lieu, une structure et on y va. Ensemble, nous avons rapidement posé les enjeux, ne serais-ce que sur le terme.

Veut-on un musée ou un centre ? Une maison de la bande dessinée ? Ce sont eux qui ont fixé le terme de musée de la bande dessinée. En toute transparence, j’y étais réticent, notamment parce que dans l’esprit public, le musée est soit un peu vieillot, soit trop institutionnel, et partant d’être en contradiction avec l’intérêt que j’y voyais de faire de la promotion de l’accès à la culture. Quand on voit le mot musée, on peut se demander si je suis autorisé à y entrer. Les auteurs y tenaient beaucoup car pour eux cela ancrait une forme de reconnaissance ».

Illustration de Wazem
Photo : Romain Garnier

Par Romain GARNIER

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Illustration en médaillon : L’Open Museum - Palais des Beaux-Arts de Lille en 2016 par Zep.

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