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LeMan est à la fois un des plus anciens et des plus résilients magazines turcs de caricature. Laîque, subversif, commentant l’actualité, c’est une sorte de « Charlie Hebdo » turc en quelque sorte, salué notamment par Wolinski. Fondé en 1991 par Tuncay Akgün et Mehmet Çağçağ, anciens collaborateurs de Gırgır (dont Tuncay avait été le jeune rédacteur en chef) et Limon, dissident de Gırgır, fondé par ses membres les plus jeunes, il commentait toutes les semaines l’actualité turque et internationale de façon satirique et mordante, toujours aux frontières de la légalité.
Il s’inscrivait à ce titre dans une tradition de la caricature en Turquie qui prend racine à la fin du XIXe siècle, grâce à l’influence française, encouragée dès 1923 par le régime kémaliste. C’était devenu la référence de la caricature en Turquie ces dernières années, surtout depuis les disparitions successives de Lombak, Gırgır puis Penguin et les difficultés récentes de Uykusuz, passé cette dernière année d’hebdomadaire à mensuel. La plupart de ces titres ont souvent créés par d’anciens collaborateurs de LeMan qui ne se retrouvaient plus dans le titre d’origine.
Le même groupe de presse avait fondé le mensuel L-Manyak où avaient collaboré des dessinateurs aussi considérables que Bahadır Baruter ou Ersin Karabulut. Tout cela offrait un terreau favorable à une créativité remarquable et à une tradition de contestation démocratique plus ou moins tolérée par les pouvoirs successifs.
Quatre responsables du journal arrêtés
LeMan a plus d’une fois été la victime d’interdictions et de condamnations, comme la plupart des journaux satiriques turcs. Pour survivre, le titre avait créé dans tout le pays un réseau de résistance qui permettait sa diffusion, notamment -et c’est une caractéristique curieuse et particulière de la scène turque- au travers d’une chaîne de cafés culturels (LeMan Kültür) et même un hôtel, lieux qui permettaient, en payant une patente, le financement et la diffusion de leurs titres.
En 2015, LeMan avait, aux côtés des autres titres de caricature stambouliotes, rendu hommage à Charlie Hebdo après l’attentat de Paris, ce qui dans un pays musulman constituait un acte de courage inouï. Après la disparition de ses concurrents suite aux coups de boutoir successifs du gouvernement d’Erdogan ponctués de procès, d’interdictions, de la prise de contrôle de la distribution des magazines et des télévisions locales, et d’une répression accrue contre toute opposition politique (notamment l’arrestation récente du maire d’Istanbul), LeMan était le dernier des magazines satiriques turcs. Il avait dû réduire son format en 2018 en raison de la crise du papier et de la chute de la livre turque.
Une surinterprétation qui inquiète
Cette voix critique est violemment réprimée aujourd’hui en raison d’un dessin faisant allusion au conflit entre Israël et l’Iran représentant le prophète Mahomet et Moïse se saluant pendant que leurs ouailles respectives s’échangent bombes et missiles.
Le rédacteur en chef de LeMan, Zafer Aknar, son responsable administratif Ali Yavuz, le graphiste Cebrail Okçu et l’auteur de ce dessin, Doğan Pehlivan, ont été arrêtés en raison, disent les autorités, de l’article 216 du code pénal turc réprimant les « insultes publiques à l’égard d’une religion. »
Le magazine LeMan a publié un communiqué réfutant ces accusations, affirmant que les personnages représentés étaient tout simplement un juif et un simple musulman tué par Israël, sans intention d’insulter aucune des religions. Le communiqué ajoute : « Des prénoms comme Muhammed, Mehmet, Mamadou sont donnés par les musulmans pour perpétuer le nom de notre Prophète. Les soldats turcs sont appelés Mehmetçik (petit Mehmet) […] Nous connaissons et respectons cette sensibilité. Il n’y a aucune représentation du Prophète dans notre dessin. Il faut être de mauvaise foi pour en interpréter ainsi le sens. Nous n’acceptons pas l’opprobre que l’on cherche à nous faire endosser. »
LeMan a aussi déclaré, dans un souci d’apaisement, comprendre que ce dessin ait pu heurter la sensibilité de certains ses lecteurs, et s’excuse du malentendu ainsi suscité. Face aux exactions que doivent subir le personnel de leurs locaux par certains extrémistes, perlées de slogans haineux et de manifestations de prière devant le bâtiment, le journal appelle le ministère de la Justice à assurer leur sécurité.
Une dessinatrice de bande dessinée arrêtée à l’aéroport d’Istanbul
Encore une fois, ce n’est pas la première fois que le magazine LeMan vit ce genre d’épisode dans la longue histoire qui est la sienne. Mais il intervient au moment où une autre affaire met en cause une scénariste franco-turque de bande dessinée, Kudret Günes, arrêtée le 27 Mais 2025 à l’aéroport d’Istanbul, puis mise en résidence surveillée, pour « apologie du PKK », le parti pro-kurde considéré comme un groupe terroriste.
Militante affirmée pour la liberté des femmes kurdes, la BD de cette femme de 69 ans, La Liberté dans le sang, nominée aux Galons de la BD, chroniquée par ActuaBD par Romain Blandre, racontait l’histoire d’une jeune Kurde persécutée qui part combattre l’État islamique. Elle doit rendre des comptes sur certaines cases de la BD qui auraient déplu au ministère public turc.
De nombreux talents turcs vivent aujourd’hui en exil et il est clair que la situation dans la région entre l’Iran et Israël ne va pas dans le sens d’apaiser les tensions. Seuls LeMan et Uykusuz, désormais mensuel, persistent. Pour combien de temps ?
Par Didier PASAMONIK
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