Pas mal
27 février 2026
Au cœur de Tokyo, dans une maison en apparence ordinaire se cache une colocation pas comme les autres : c’est la résidence Nile qui réunit des personnages emblématiques de l’Histoire revenus à la vie sans qu’on sache pourquoi. Projetés dans le monde moderne, ces figures célèbres ont du mal à s’adapter aux us et coutumes de leur nouvel univers. Vivre ensemble leur permet de mieux se débrouiller et de trouver réconfort et protection dès que nécessaire.
Marie-Antoinette, Pablo Picasso, Jeanne d’Arc, Yang Guifei [1] et Takeru Yamato [2] se serrent ainsi les coudes et essayent tant bien que mal de reprendre le fil de leur vie.
Dans cette colocation, Marie-Antoinette, reine de France ayant fini décapitée lors de la Révolution française, est la plus compliquée à gérer et à vivre. Habituée à se faire servir, réfractaire au changement, elle ne sait rien faire de ses dix doigts, ne veut pas spécialement apprendre et a gardé sa vision du peuple, des manants qui doivent être à son service. Travailler pour gagner sa vie comme les autres habitants de la résidence ? Très peu pour elle ! Elle n’attend qu’une chose : tomber amoureuse d’un beau jeune homme.
Or, le nouveau colocataire qui vient d’arriver a tout pour faire fondre son cœur... jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il s’agit du révolutionnaire Ernesto Guevara !
Sur un postulat de départ original, le scénariste Hiroo Nakamichi et la dessinatrice Megumi Dorokawa nous proposent une série légère et agréable à lire, malgré un gros point faible repérable dès ce premier volume : la dimension historique des personnages qui fait tout le sel du résumé de Sharehouse Nile n’est clairement pas exploitée à son maximum... pour l’instant du moins, en tout cas on l’espère. Leurs apparences retravaillées et modernisées ne les rendent pas facilement identifiables et nos deux héros sont réduits à quelques clichés assez désolants.
Marie-Antoinette reste ainsi cantonnée au stéréotype de la blonde écervelée qui porte en permanence un tee-shirt où il est inscrit "Qu’ils mangent de la brioche !", faisant référence à sa possible célèbre réplique lorsqu’il lui avait été dit que les Français n’avaient pas de pain à manger. Quant à Ernesto, c’est juste un beau gosse ténébreux, sans réelle substance, ce qui est bien dommage vu le personnage réel qu’il est censé représenter.
De la même façon, les autres colocataires sont lisses et quasi invisibles pour certains, comme Takeru Yamato qu’on voit à peine dans deux scènes et qui est présenté en 3 mots par Jeanne d’Arc. On ne s’attardera pas non plus sur Yang Guifei, réduite au statut d’allumeuse en nuisette qui dort toute la journée et saute sur Ernesto pour mieux faire éclater la jalousie de Marie-Antoinette !
Ceci étant posé, lorsqu’on passe outre cet aspect, le duo Marie-Antoinette / Ernesto fonctionne bien et la romance décrite est plaisante à lire. La seconde partie du manga explore des dimensions plus intéressantes sur la façon de s’intégrer en société, la valeur de l’effort et de l’échec et le fait de profiter du moment présent, sans regrets. C’est tour à tour Marie et Ernesto qui délivrent ces leçons, se consolant ou se remotivant l’un l’autre.
Ernesto explique ainsi à Marie que même si elle a fait brûler le repas prévu, les coupures sur ses mains montrent bien les efforts qu’elle a fournis pour le créer et donc qu’elle mérite de manger elle aussi. C’est ensuite Marie qui fait remarquer à Ernesto, lors de leur rendez-vous à la plage, que la couleur du sable et de la mer importent peu : l’essentiel c’est que ces éléments soient là pour pouvoir en profiter.
Côté dessin, le trait de Megumi Dorokawa est impeccable, à la fois net et très aérien, parfaitement calibré pour l’univers du shojo. Elle sème tout au long des planches des petits détails amusants dans le décor, donnant ce petit côté rafraîchissant. On apprécie aussi le bonus en fin de volume où l’auteur Hiroo Nakamichi explique pourquoi il a fait appel à quelqu’un pour se charger des dessins, chose qu’il a longtemps fait lui-même. On vous laisse aller découvrir cette explication !
Enfin, comme à son habitude, le travail éditorial de Mangetsu est soigné : papier blanc assez épais qui rend les pages agréables à tourner, jaquette souple mais solide en papier glacé et couverture qui respecte les teintes et le design de celle de la VO.
En résumé, Sharehouse Nile est une romance agréable, facile à lire et sans prise de tête (clin d’œil au trait d’humour que fait prononcer le mangaka à Jeanne d’Arc lorsque celle-ci explique à Marie qu’Ernesto est en réalité très sympa), mais qui a pour l’instant sous-exploité les possibilités d’utilisation des personnages historiques choisis.
L’auteur a encore 3 tomes pour nous surprendre et pour faire passer cette série de bonne à remarquable, à l’instar des formidables Vacances de Jésus & Bouddha qui jouent à fond depuis 15 ans la carte du détournement comique de figures religieuses cette fois-ci !
Par Gaëlle BEDIS
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Sharehouse Nile, T. 1 - Paru le 4 février 2026
[1] Considérée comme l’une des plus grandes beautés de la Chine antique, cette concubine aurait souvent joué de ses charmes pour arriver à ses fins, d’après la légende.
[2] Héros légendaire japonais, troisième fils de l’empereur Keikō, qui aurait vécu au IIe siècle.