Presidio : quand la route devient prison et l’indifférence se fissure

Par Jessy LEMESLE Bon 9 avril 2026 
Adaptée du roman de Randy Kennedy (paru en 2019 aux Éditions Delcourt/La Croisée) par Simon Treins au scénario et Guiu Vilanova au dessin, cette bande dessinée nous plonge dans le Texas des années 1970, où un homme sans attaches se voit soudain enchaîné à une responsabilité qu'il n'a jamais désirée. Presidio fonctionne comme un road movie noir, où chaque kilomètre resserre l'étau, transformant une simple cavale en quête de rédemption forcée.

Troy Falconer incarne le parfait homme sans racines : six années passées à glisser entre les mailles du filet, volant des voitures sur les parkings de motels, refusant l’idée même d’un « chez-soi ». Son armure ? L’indifférence, érigée en philosophie de survie. Quand il apprend que la femme de son frère Harlan a vidé le pécule familial, il revient dans sa région d’origine avec une mission simple : retrouver la fugitive et récupérer l’argent. Mais la route a ses propres plans. Cachée dans le break volé, Martha Zacharias, une enfant mennonite en rupture avec les siens, dormait là, invisible. En quelques secondes, le vol devient un enlèvement aux yeux de la loi, et Troy se retrouve prisonnier de sa propre cavale.

Presidio : quand la route devient prison et l'indifférence se fissure
Presidio - Planche, Ed. Delcourt - Simon Treins & Guiu Vilanova

Un road-trip chaotique qui vire à l’enlèvement

Simon Treins construit son récit avec une sobriété remarquable, laissant les silences et les zones grises faire le travail. Le scénario ne cherche pas l’esbroufe : il préfère les tensions souterraines, les petites phrases qui blessent et les scènes de transition qui respirent l’épuisement. Troy demeure le cœur paradoxal de l’histoire : il est ultra-lucide dans l’art de survivre, mais aveugle face aux émotions. C’est justement cette armure que le récit s’emploie à fendre, en le forçant à composer avec un grand frère en miettes et, surtout, avec Martha, qui déplace imperceptiblement le centre de gravité de l’intrigue.

Presidio - Planche, Ed. Delcourt - Simon Treins & Guiu Vilanova

Sur le plan graphique, Guiu Vilanova installe un réalisme rugueux, très « terre », qui épouse les motels fatigués, les parkings nocturnes et les routes interminables. Ses cadrages respirent, prennent le temps d’ancrer les lieux dans une géographie crédible, rendant les corps un peu lourds, un peu cassés, authentiquement vulnérables. La mise en couleur de Bertrand Denoulet joue un rôle clé : des tons poussiéreux, des lumières de néon et des nuits épaisses enveloppent l’album d’une chaleur sèche et d’une mélancolie texane constante, comme un soleil qui n’éclaire jamais tout à fait.

Presidio - Planche, Ed. Delcourt - Simon Treins & Guiu Vilanova

Presidio ne retourne pas la table du polar classique, mais il offre une lecture efficace et tenue, où la violence n’est jamais un feu d’artifice, mais une conséquence inévitable. À chaque kilomètre, la question s’impose : jusqu’où Troy peut-il tenir sa logique du détachement lorsqu’une enfant dépend désormais de lui ? C’est ce petit supplément d’âme qui persiste une fois la dernière page tournée.

Presidio - Planche, Ed. Delcourt - Simon Treins & Guiu Vilanova

Par Jessy LEMESLE

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782413042822
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Jessy LEMESLE  
A LIRE AUSSI  
Albums