Bon
9 avril 2026
Troy Falconer incarne le parfait homme sans racines : six années passées à glisser entre les mailles du filet, volant des voitures sur les parkings de motels, refusant l’idée même d’un « chez-soi ». Son armure ? L’indifférence, érigée en philosophie de survie. Quand il apprend que la femme de son frère Harlan a vidé le pécule familial, il revient dans sa région d’origine avec une mission simple : retrouver la fugitive et récupérer l’argent. Mais la route a ses propres plans. Cachée dans le break volé, Martha Zacharias, une enfant mennonite en rupture avec les siens, dormait là, invisible. En quelques secondes, le vol devient un enlèvement aux yeux de la loi, et Troy se retrouve prisonnier de sa propre cavale.
Un road-trip chaotique qui vire à l’enlèvement
Simon Treins construit son récit avec une sobriété remarquable, laissant les silences et les zones grises faire le travail. Le scénario ne cherche pas l’esbroufe : il préfère les tensions souterraines, les petites phrases qui blessent et les scènes de transition qui respirent l’épuisement. Troy demeure le cœur paradoxal de l’histoire : il est ultra-lucide dans l’art de survivre, mais aveugle face aux émotions. C’est justement cette armure que le récit s’emploie à fendre, en le forçant à composer avec un grand frère en miettes et, surtout, avec Martha, qui déplace imperceptiblement le centre de gravité de l’intrigue.
Sur le plan graphique, Guiu Vilanova installe un réalisme rugueux, très « terre », qui épouse les motels fatigués, les parkings nocturnes et les routes interminables. Ses cadrages respirent, prennent le temps d’ancrer les lieux dans une géographie crédible, rendant les corps un peu lourds, un peu cassés, authentiquement vulnérables. La mise en couleur de Bertrand Denoulet joue un rôle clé : des tons poussiéreux, des lumières de néon et des nuits épaisses enveloppent l’album d’une chaleur sèche et d’une mélancolie texane constante, comme un soleil qui n’éclaire jamais tout à fait.
Presidio ne retourne pas la table du polar classique, mais il offre une lecture efficace et tenue, où la violence n’est jamais un feu d’artifice, mais une conséquence inévitable. À chaque kilomètre, la question s’impose : jusqu’où Troy peut-il tenir sa logique du détachement lorsqu’une enfant dépend désormais de lui ? C’est ce petit supplément d’âme qui persiste une fois la dernière page tournée.
Par Jessy LEMESLE
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Presidio, de Simon Treins et Guiu Vilanova, Editions Delcourt, 16,95€