Très bon
13 juin 2024
De la SF comme on l’aime
Les lecteurs qui connaissent bien Métal Hurlant se sentiront chez eux : au menu, de la bonne SF comme on l’aime. Dans l’ensemble, les histoires traitent beaucoup de réalités parallèles – des personnages sont coincés entre deux mondes ou pris dans des intrigues où la société tout entière préfère vivre dans une réalité numérique. Cela donne de très bonnes nouvelles : « Le missionnaire » de Christian Lachenal et Daniel Hansen, « Mamie Kart » d’Antoine Dodé ou encore – et sans être exhaustif – « Premier-né » de Matt Emmons. L’autre thématique récurrente est l’exploration, la découverte de planètes ou de réalités inconnues – un autre aspect du sujet de ce numéro : « Hydronterra » de Jacques Desprès, « Le Monde entier te regarde » de Branko Jelinek ou « Thanatus » de Karl Johnsson.
À côté de ça, il est tout de suite plus difficile de ranger les autres nouvelles dans des cases. On y reviendra, mais ce numéro de Métal est indéniablement moins cohérent dans sa structure (que ce soit pour les articles comme pour les histoires) que le hors-série qui vient de paraître. Il comprend malgré tout de très bonnes histoires et des articles intéressants : on vous recommande tout particulièrement l’excellent papier rédigé par Melvin Zed – auteur du « pavé » Mad Max, ultra violence dans le cinéma, partie 1 – sur l’évolution de la saga créée par George Miller, des premiers films avec Mel Gibson au très récent Furiosa.
Deux pépites
Comme pour le numéro précédent, certaines nouvelles nous ont plus marqués que d’autres. C’est pourquoi nous nous permettons, une fois encore, de nous arrêter un peu sur deux histoires qui méritent, selon nous, franchement le détour.
En tête, ni plus ni moins qu’ « Un Astre pour tous » d’Alexandre Moté et Pierre Place. Le titre fait déjà rire par sa reprise d’une célèbre phrase du Seigneur des anneaux. On s’attend alors à une histoire épique où il sera question de magie et de chevaliers. Mais non : la nouvelle s’ouvre sur le salon de deux retraités. Ils sommeillent devant la télé, quand soudain : un bruit assourdissant. Ils décident alors de donner des coups de balai pour que les jeunes du dessus s’arrêtent, mais le bruit reprend.
C’est la guerre ! Yvonne monte à l’étage pendant que son mari – bien moins courageux qu’elle – reste dans l’appartement pour garder Bijou, leur petit chien. Quand elle arrive en haut, Yvonne toque à une porte comme les autres. Mais quand elle l’ouvre, elle se retrouve dans une dimension parallèle où deux dieux titans « se disputent la possession de leurs astres »… On vous laisse découvrir la suite. Mais c’est une franche réussite : le dessin est précis et les couleurs maîtrisées, les dialogues drôles et l’intrigue rudement bien pensée. Une histoire qui en fera rire plus d’un !
À la seconde place du podium, « Le Jeu du maître » du grand scénariste Alejandro Jodorowsky accompagné de la talentueuse Iness au dessin. Dans cette nouvelle, on retrouve bien le parler de l’auteur de Borgia : une écriture âpre, des grossièretés ainsi que des thèmes qui ne sont pas sans rappeler les œuvres du Marquis de Sade.
Tout commence dans la chambre d’un aristocrate au visage plein de bleus : il appelle ses « serviteurs » et leur ordonne de lui ordonner quelque chose. C’est une idée de scénario simple mais déployée avec beaucoup de talent. On n’en dira pas plus pour que vous découvriez par vous-mêmes le dénouement ; en tout cas, c’est aussi glaçant qu’intéressant. Une vraie réflexion sur le sens du pouvoir.
Les interviews de Riss, Liu Cixin et Ken Levine
Comme les histoires, les interviews sont très diversifiées : un entretien sans surprises mais intéressant avec le rédacteur en chef de Charlie Hebdo Riss, une interview du créateur du jeu vidéo Bioshock Ken Levine. Notre préférence va toutefois pour celle de l’auteur du maître de la SF chinoise Liu Cixin. Il y revient sur ses influences (Jules Verne, Arthur C. Clarke et William Golding) ainsi que sur sa propre conception de la SF.
On y apprend qu’il se rattache plus à une forme de roman « classique » et cherche moins l’originalité formelle qu’à renouer avec les origines de la SF : « Ma science-fiction relève plutôt de la science-fiction traditionnelle ! Elle s’attache à décrire les relations entre l’humanité et l’univers, ainsi que les aventures extraordinaires que peuvent façonner la science et la technologie ». Plus précisément, il s’agit d’y explorer ce que Liu Cixin nomme « la poésie de la science » - ingénieur au départ, cet auteur nourri par de nombreuses lectures cherche à dégager des points de rencontre entre un domaine en apparence dépourvu de toute humanité et les questions qui nous animent dans les divers champs du monde social.
L’une des originalité de son travail est, comme le rappelle très bien le passionnant article que Charles Knappek consacre à son œuvre, de ne pas être centré sur des « personnages ». Il s’agit toujours de ressaisir des cadres sociaux structurants et non de verser dans des analyses psychologiques qui pourraient manquer certains enjeux globaux : « Dans Le Problème à trois corps (son roman le plus célèbre) comme dans la plupart de ses autres productions, les personnages se réduisent ainsi à de simples vecteurs narratifs, ils ne sont que des passants qui s’effacent après avoir rempli leur mission. Le procédé peut dérouter, mais il s’avère d’une redoutable efficacité, et jamais le message n’en souffre ».
Cet entretien donne envie de se jeter sur ses romans. Et pour ceux qui ne seraient pas prêts à les acheter, sachez qu’il existe une version bande dessinée ainsi qu’une adaptation télévisuelle en trente épisodes (visible sur Netflix) du Problème à trois corps !
A la recherche de la cohérence perdue
Ce nouveau numéro est donc plein de qualités. Mais pourquoi n’irons-nous pas jusqu’à dire que c’est un excellent Métal ? La raison est simple : contrairement aux deux précédents numéros que nous avons chroniqués, il manque de cohérence. L’édito de Jerry Frissen donnait pourtant (en plus d’être très plaisant à lire) d’excellentes pistes à explorer : on s’attendait à des réflexions sur le tourisme du futur, sur les conséquences de l’IA sur nos pratiques vacancières… Au lieu de ça, on a un numéro qui aurait pu s’appeler : « Science-fiction ».
En même temps, difficile de reprocher quoi que ce soit au rédacteur au chef ou aux artistes. Celui-là donne un sujet et ne peut pas non plus tenir en laisse ses dessinateurs. Quand à ceux-ci, ils traitent le sujet à leur manière et proposent malgré tout de bonnes histoires. On est donc partagés : c’est un numéro qui comprend des nouvelles de très bonnes factures – elles sont, comme nous l’avons dit plus haut, pour la plupart très intéressantes et bien pensées – mais on regrette qu’il n’ait pas la même unité thématique que le hors-série Spécial chat piloté par Jean-Pierre Dionnet.
Quel est en effet l’intérêt d’un numéro cohérent ? Déjà, une bonne unité facilite la lecture – on suit un mouvement d’ensemble où les histoires s’imbriquent, en dépit de leurs particularités, les unes dans les autres. Ensuite, c’est plus intéressant : on s’éparpille moins et approfondit au fur et à mesure que l’on progresse dans le numéro les mêmes questions. Il est bien sûr louable de proposer de temps en temps des numéros plus « fourre-tout ». C’était le cas pour le numéro Mécanique du grain de sable – le thème annoncé était large ; il n’y avait donc pas mensonge sur le marchandise.
Mais ici, on se sent un peu trompés par ce qui est annoncé. Peut-être que l’équipe de Métal Hurlant a simplement voulu proposer un numéro pour les vacances ; mais dans ce cas, quel intérêt aurait Jerry Frissen de réfléchir dans son édito sur le tourisme ?
On ne va pas chipoter plus longtemps : cela reste un très bon numéro qui mérite que chacun se rende en librairie.
Par Patrice Loisel
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon d’article : © Thierry Martin. Les Humanoïdes associés.