Le Génie de Beyrouth : pourquoi l’Orient est-il compliqué ?

Par Didier PASAMONIK Favori de la rédaction 17 juillet 2025 
On en parle tous les jours au 20h : Israël, la Palestine, la Syrie, l’Iran, la Turquie… Au milieu de tout cela, il y a le Liban, lui-même une mosaïque de peuples et de religions millénaires. Le monde entier s’y est installé et tous ces gens vivaient (quelquefois) en paix… Du moins ne se faisaient-ils pas la guerre… Pas toujours… Pas encore…

Ce Liban-là, le scénariste Sélim Nassib et la dessinatrice Lena Merhej vous le racontent à hauteur de trottoir. Ils vous détaillent les 18 communautés (minimum…) qui vivent dans ce pays depuis toujours, au gré des civilisations qui passaient par là ou qui y sont nées : Maronites, Chiites, Druzes, Syriaques, Assyriens, Chaldéens, Arméniens, Juifs, Coptes, Palestiniens… Des minorités souvent venues trouver refuge entre deux montagnes rétives : le Mont-Liban qui domine le littoral et, en face, l’Anti-Liban qui fait face à l’autre chaîne de montagne séparée d’elle par l’étroite plaine de la Beeka . Sur l’autre versant du Mont-Liban, la mer, la côte avec, en joyau, la capitale, Beyrouth où l’on retrouve chacune de ces communautés dans des quartiers imbriqués. Elles cohabitent, sympathisent parfois, loin des idéologies, des croyances intolérantes et des nationalismes mortifères.

On attribue cette sentence à Bonaparte : « Si vous connaissez la géographie d’un pays, vous pouvez comprendre et prédire sa politique étrangère ». Elle se justifie une fois de plus au Liban, avec cette différence : elle ne détermine pas seulement la politique étrangère mais aussi la politique intérieure.

Le « génie de Beyrouth » est d’avoir expérimenté de longue date, parfois au prix du sang, toute la question des minorités au Moyen-Orient (qui se rappelle ces jours-ci avec l’intervention d’Israël en Syrie sur la question druze…) et plus généralement dans le monde. La question de la conciliation des minorités est complexe et dépend de nombreux critères : reconnaissance juridique, intégration socio-économique, représentation politique, respect culturel, absence de discrimination, etc. Des organismes internationaux existent, censés les protéger : ONU, Freedom House, Minority Rights Group, etc. Mais ils existent précisément parce que la question du vivre-ensemble n’est jamais complètement résolue. Elle résulte le plus souvent d’un rapport de forces.

Cette BD montre bien cette précarité : que ce soit ces épiciers de la rue Rizkallah (en arabe, littéralement : « la fortune de Dieu ») : ils sont sunnites comme khawaja Farid et son épouse, et maronites, comme sitt Odette et ses trois fils dont le mari aime aussi les hommes... Tout le monde y va, même ce couple de juifs venus de Syrie, ces Russes blancs vendeurs de parpaings arrivés il y a longtemps, ce teinturier-repasseur chiite, ce coiffeur arménien vendeur de cigarettes, ou encore ces jolies jeunes femmes grecques, turques ou égyptiennes qui passent en tenue légère avant d’aller animer les cabarets du Front de mer…

Ils vivent en paix, jusqu’à ce qu’au milieu des années 1970 la guerre arrive. Adieu la quiétude des ces instants fragiles. Le Liban est miné par un système politique confessionnel figé, devenu inadapté face aux évolutions démographiques et politiques. La montée des tensions communautaires s’aggrave avec l’arrivée massive des combattants palestiniens de l’OLP, perçus comme une menace par les milices chrétiennes. L’État central s’affaiblit, ne parvient plus à contenir la violence, laisse s’armer des factions rivales. En avril 1975, une série d’affrontements déclenche une guerre civile qui dure quinze ans et dont les répliques alimentent l’actualité d’aujourd’hui tous les jours.

C’est le miracle de ce roman graphique prévu en trois tomes : la restitution de la complexité, de la réalité de la situation libanaise, sans chercher à opposer ni exclure. Elle arrive à humaniser des hommes et des femmes qui voient leurs jeunes, par ignorance, par facilité ou par intérêt, embrasser des causes qui les dépassent et qui font disparaître ce « génie de Beyrouth » qui se caractérisait par sa tolérance, son humanité et sa concorde. Le beau dessin de Léna Merhej, par sa douceur, rend justice à ces témoins impuissants de la folie des hommes. Un beau livre pour mieux comprendre cette partie du monde.

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN :

Le Génie de Beyrouth T. 1 : Tome 1 - Rue de la fortune de Dieu – Par Sélim Nassib et Léna Merhej – Ed. Dargaud

✍ Sélim Nassib ✏️ Léna Merhej Histoire Liban Beyrouth
 
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Didier PASAMONIK  
A LIRE AUSSI  
Romans Graphiques