Excellent
4 avril 2026
De l’icône scolaire aux facettes détestables – dandy dispendieux, méprisant, alcoolique, drogué, vampirisant sa mère-banque –, Jean Teulé avait déjà dynamité le mythe du « poète maudit » dans son roman Crénom, Baudelaire ! (2020), biographie romancée d’un narcissique opiumane, provocateur anticlérical et éternel rebelle. Conteur alchimiste, il en rêve une adaptation BD en trois volets : dessin ample et expressif, confié au talentueux Dominique Gelli (couvertures romanesques) et son fils Tino pour peindre les poèmes baudelairiens. Un projet lancé en octobre 2020, fauché net par la mort brutale de Teulé le 18 octobre 2022, alors que le premier tome s’achevait... Les Gelli, fidèles au canevas fluide et visuel teuléen, subliment l’œuvre : Dominique à l’encre numérisée picturale, Tino aux doubles-pages poétiques sans cadre .
Boucler la boucle dans une descente aux enfers
T. 1 Jeanne, muse et scandale ; T. 2 Les Fleurs du mal, fièvre de 1857 où cent poèmes, écorchés vifs défient la censure en thriller littéraire... Le tome 3 boucle l’épopée avec son spleen parnassien post-procès, quolibets bourgeois, notoriété entravée, éditeur « Coco mal perché » fuyant à Bruxelles avec Baudelaire… ici, on suit le poète malade jusqu’à sa disparition après une descente effrénée aux enfers, pavée de crises de folie et de douleur syphilitique jusqu’à l’agonie bruxelloise, conduite par une source financière serpentine. Tout est vrai, documenté à l’extrême par Teulé – chronologie fluctuante, dialogues encensés d’excès baudelairiens, loin des manuels scolaires.
A 37 ans, Baudelaire a tout d’un vieillard : yeux rougis, démarche voûtée, arrogance fanée, syphilis galopante qu’essaie de calmer le laudanum, tandis que les huissiers le poursuivent de leur assuidité. Quant à Jeanne Duval, sa muse, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même : hémiplégique et proxénétisée par son propre frère.
Quand le sublime côtoie l’ignoble
L’esthétique des Gelli, avec sa pâte singulière, verse le magnifique dans l’affreux : Paris est blanchi, étouffé, où déambule un poète rouge éclatant... Ils défont son époque en moments émotionnels saillants plutôt qu’en alignant des dates arides. Tino s’empare des vers teuléens (choisis dans le roman) pour des doubles-pages, bousculant les codes comme Teulé l’avait fait jadis quand il était dessinateur, hybridant peinture, dessin, photos. Teulé, ayant vu découpages et couvertures des deux premiers, aurait poussé les artistes à aller encore plus loin. Les Gelli gardent le cap, défiant le chagrin dans cet ultime hommage.
Ici s’achève un triptyque contant une existence incandescente, punk avant la lettre : Baudelaire, insupportable génie, défiait les convenances ? Teulé, rebelle biographe, le ressuscite. Gelli père-fils, en gardiens du feu, l’immortalise en ce qu’il convient bien d’appeler des « fleurs du mal graphiques » dans un Paris à la splendeur ignoble, où le serpent danse ; jusqu’au tombeau.
Un ouvrage édifiant, provocant, essentiel pour redécouvrir le poète, crénom !, au-delà des anthologies.
Par Jessy LEMESLE
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Crénom, Baudelaire ! T. 3, Dominique et Tino Gelli, Edition Futuropolis, 25 €