Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Favori de la rédaction
21 octobre 2024
Histoire, cuisine et sentiments
Printemps 1951. Fille aînée de la Maison Kuwanoki, un restaurant traditionnel de Kyôto, Ichika, 34 ans, a perdu son époux durant la guerre. Travaillant désormais comme chef de partie dans un hôtel où résident de nombreux Américains qui occupent encore le territoire japonais, elle espère pouvoir se consacrer un jour entièrement à la cuisine.
Mais pour échapper à la faillite, les Kuwanoki doivent conclure une alliance matrimoniale avec une influente famille d’Osaka. Cependant, le mariage arrangé à l’origine entre la sœur d’Ichika et l’un des fils de cette famille tourne court lorsque les deux promis se désistent, obligeant finalement Ichika à épouser Amané, 19 ans, le benjamin de la fratrie.
Contre toute attente, la personnalité solaire d’Ichika et le tempérament froid et distant d’Amané s’équilibrent et permettent aux nouveaux époux de cohabiter en bonne intelligence, d’autant plus qu’Amané a une vision du monde bien plus ouverte et tolérante que celle de sa famille. Il en fait profiter Ichika en lui suggérant de reprendre le restaurant seule en cuisine à la suite de la démission du cuisinier en chef de la Maison Kuwanoki et de son équipe, trop fiers pour cuisiner pour des étrangers comme cela leur est demandé.
Avec l’aide de son mari et pour conserver son restaurant, Ichika se lance et assure l’organisation d’un banquet de 40 personnes, la moitié étant japonaise et l’autre américaine.
Historique plus que romantique
On est loin, très loin d’une romance cliché avec coup de foudre au premier regard et sentiments dégoulinants. Et pourtant, Yuki Isoya arrive à faire passer une palettes d’émotions complexes qui font rentrer le lectorat directement dans l’histoire et rend ses deux héros immédiatement attachants. Le contexte historique nous met aussi dans une ambiance particulière qui joue beaucoup sur les contrastes.
Par petites touches subtiles, l’autrice nous fait comprendre que le Japon de 1951 étouffe sous le poids d’obligations morales datées, de fierté nationale blessée et de nécessité de survie difficilement compatibles. Dans ce marasme, son héroïne Ichika tire son épingle du jeu en faisant fi de ce qui pourrait la freiner dans son but : profiter du fait d’être en vie et devenir cuisinière spécialisée dans les œufs. Pour cela, elle reste pragmatique et va chercher le travail là où il se trouve, soit chez les Américains pas forcément très appréciés.
Amané partage sa vision réaliste et pragmatique, et a également une vision très moderne de la femme. Pour lui, il est évident qu’Ichika est la gérante de la Maison Kuwanoki et qu’il n’est qu’un instrument dont elle a besoin socialement pour pouvoir agir à sa guise. Il se positionne en tant qu’aide pour sa femme, ce qui le met en opposition avec sa famille qui compte bien récupérer le restaurant d’Ichika.
Dualités et contrastes.
Du dessin à l’intrigue en passant par les dialogues et les personnages, tout est subtil, ciselé et dégage en même temps une force qui caractérise les deux héros. Veuve, Ichika a survécu à la guerre et elle est le soutien de sa famille, même si sa tante lui rappelle régulièrement et sans méchanceté qu’elle est aussi un poids social. Amané est un jeune homme qui a à peine connu la guerre, car il n’était pas en âge d’y participer. Cela le libère d’une vision du monde centrée sur la vengeance et le repli sur soi.
Leur union surprise est un mélange de résignation, de prise de risque et, paradoxalement, de recherche de liberté : en se remariant, Ichika regagne une autonomie sociale qui lui faisait défaut pour gérer librement le restaurant de sa famille, tandis qu’Amané se libère de l’emprise de sa famille en entrant dans une autre.
Tradition et modernité, guerre et paix, Américains VS Japonais, cuisine occidentale VS cuisine orientale, choc des cultures, haine de l’étranger, écart d’âge : tous ces sujets et bien d’autres encore sont abordés en filigrane dans cette fresque historique romanesque, comptant à ce jour 12 volumes publiés au Japon et qui verra son tome 3 sortir en France le 23 octobre prochain.
Les amatrices et amateurs de beaux livres seront également ravi.e.s de la très grande qualité des jaquettes, imprimées dans des couleurs vives sur papier épais glacé. Les pages intérieures sont également bien épaisses, ce qui assure un confort de lecture optimal et permet au livre de ne pas s’abîmer.
En résumé, un sans-faute pour cette nouvelle série des éditions Le Lézard Noir qui détrônera peut-être Chiisakobé dans leur catalogue !
Par Gaëlle BEDIS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Couteau et piment vert, T1 - Paru le 19 juin 2024 - 192 pages
Couteau et piment vert, T2 - Paru le 19 juin 2024 - 192 pages