Excellent
28 juillet 2025
Club Lonely : c’est à la fois le titre de cet album, mais aussi celui de Benedikt Bergström, son personnage principal. Selon Bergström, aucun doute : son dernier opus est un chef-d’œuvre. À la fois fébrile et mégalomane au moment de la distribution du livre, il imagine déjà les premières critiques parlant de lui comme le « Paul Auster de la BD » avec même, pourquoi pas, une « petite touche baudelairienne ». L’auteur écume les magasins, mais a bien du mal à trouver son livre en rayons : sans doute que tout a déjà été écoulé, pense-t-il avec optimisme. Il guette les critiques BD sur le net, dans la presse écrite... mais rien. Obsédé par la réception publique de son ouvrage, il rumine, croit développer des problèmes cardiaques, et n’en démord pas : si les commentaires mettent tant de temps à arriver, c’est que les lecteurs sont trop subjugués, ou alors que la poste a rencontré des problèmes de distribution, ou que les critiques sont en congés... Bergström guette particulièrement un journaliste en vue : Mathias Ortiz. Or, ce dernier n’en a que pour une autre autrice : Boel Flood, dans la même maison d’édition que Bergström. Et ce qui est agaçant, c’est que cette Flood propose une espèce de satire loufoque et bas de gamme de Garfield et que, contrairement à lui, elle semble prendre son activité d’artiste avec une certaine distance, voire avec dilettantisme. Comme c’est injuste ! Il va falloir faire preuve d’inventivité pour attirer l’attention d’Ortiz.
Ce livre a été présenté en septembre au festival de la bande dessinée d’Ystad 2024, en Suède. Comme nous l’avions relaté, sa traduction française était attendue : elle est signée Aude Paquier. On y retrouve des thèmes chers à l’auteur, que l’on a déjà croisé avec Pendant ce temps, notamment la solitude et le vertige de se retrouver face à soi-même, le tout étant accompagné d’un dessin au trait et d’une colorisation monochrome qui renforcent le sentiment de la banalité de l’existence. Persuadé d’être un génie incompris, Bergström tente tout, jusqu’au harcèlement. Sa traque devient une obsession, et tout son rapport au monde se distend.
Forshed relate les rêves de grandeur de chacun, qu’il confronte à la fois à l’orgueil parfois démesuré de chacun, et aux modalités de consécration des œuvres qui fonctionnent en partie selon des processus qui échappent totalement aux créateurs. Et si la notoriété ne devait que peu au talent ? Et combien de génies dans l’ombre ? À ce titre, on voit dans cette BD un lointain écho au désenchantement de Lucien de Rubempré, le personnage de Balzac dans les Illusions perdues, ou comment un jeune provincial épris de gloire littéraire perd tout espoir à la fois face au monde littéraire et devant sa propre estime : puisqu’il est invalidé par les autres, c’est certainement qu’il vaut très peu. Un constat que d’autres personnages du récit, sur d’autres registres, éprouvent également.
Par Damien BOONE
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