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En 1939, un Espagnol du nom de José Cabrero Arnal se réfugie en France afin de fuir le régime franquiste. Interné puis déporté au camp de concentration de Mauthausen, en Autriche, il survit, non sans séquelles, à quatre années de captivité.
Libéré en 1945, il s’installe à Paris et entame une carrière de dessinateur. Il fait la rencontre de René Moreu, rédacteur en chef du journal communiste Vaillant, qui le lance. En 1946, il crée avec le scénariste Pierre Olivier le tandem anthropomorphique Placid et Muzo, qui deviendra l’emblème du journal.
Placid est un ours opulent, amateur de denrées en tout genre. À ses débuts, il arbore un pantalon rouge retenu par une unique bretelle fixée à un bouton. Un ours sur le papier… mais pas toujours au premier coup d’œil. Difficile, avec le recul, de ne pas voir en cette première version de lui un lointain cousin, un peu plus enveloppé, d’une célèbre souris américaine, bien que nettement moins intrépide et volontiers un peu nigaud.
Quant à Muzo, c’est un renard. Et dans la lignée du moyenâgeux Roman de Renart et des fables de La Fontaine, le goupil est l’incarnation même de la ruse. Pourtant, la dynamique du duo ne se résume pas à une opposition figée : leurs rôles s’inversent parfois, chacun pouvant, tour à tour, faire preuve de naïveté ou d’ingéniosité. De la même manière, s’ils apparaissent souvent copains comme cochons, il leur arrive de se laisser aller à quelques rivalités. Il reste que les deux gaillards vivent en colocation et partagent les factures.
Muzo a un frère, que l’on aperçoit finalement très rarement, et, par conséquent, des neveux espiègles, prénommés Riri et Fifi… mais pas de Loulou... En général, leurs aventures se déroulent en milieu rural, bien qu’il leur arrive de prendre le métro. Ils aiment aller à la montagne et, bien sûr, profiter de leurs sorties pour s’adonner à des pique-niques.
On est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, leur quotidien oscille entre héroïsme et recherche de plaisirs simples, d’épanouissement et d’accomplissement. Dans leur toute première aventure, Placid et Muzo traquent des voyous et vont même jusqu’à infiltrer la pègre pour mieux la démanteler. Le tout avec beaucoup de légèreté et avec le recours fréquent à l’absurde et au slapstick.
Mais si les histoires sont assez simples (et ce n’est pas forcément négatif), la richesse repose dans la poésie, grande contribution du scénariste Pierre Olivier.
En premier lieu, des dialogues extravagants et des références à gogo, parfois assez datées, il faut le reconnaître. On s’attarde sur les bulles et c’est assez agréable, théâtral. L’auteur n’est pas avare en calembours. De temps à autre, les joyeux lurons se mettent à pousser la chansonnette.
Mais ce qui marque le plus, c’est cette période qui débute en 1949 et se poursuit jusqu’au départ d’Olivier, durant laquelle les personnages, comme pour jouer les Cyrano, à moindre mesure, s’expriment quasi exclusivement en rimes. Fait assez rare dans la bande dessinée pour être relevé.
Parallèlement, Arnal crée en 1948 un nouveau personnage pour le quotidien L’Humanité : un certain Pif le chien. Sa popularité grandissante le projette chez Vaillant dès 1952. Encore marqué par son internement, Arnal se résout à lâcher du lest et à passer progressivement la main sur Placid et Muzo, d’autant qu’Olivier a déjà quitté le journal.
Pendant ce temps, la popularité de Pif ne cesse de grimper, au point de détrôner Placid et Muzo. Vaillant devient Vaillant, le journal de Pif,{} avant de finalement devenir Pif Gadget en 1969.
Pour autant, l’ours et le renard ne quittent jamais les pages du magazine. Le duo a même droit à son propre titre, Placid et Muzo Poche, publié dans un format carré, d’abord de manière trimestrielle, puis mensuelle, sans toutefois connaître le succès phénoménal de Pif Gadget. Jacques Nicolaou reprend la série au scénario comme au dessin pendant près de trois décennies, avant de céder à son tour la place à Michel Motti, qui mène alors une double carrière en collaborant également avec les magazines Disney… la concurrence capitaliste.
En outre, l’influence des personnages est telle que les dessinateurs Jean-François Duval et Jean-Philippe Masson iront jusqu’à adopter les pseudonymes de Placid et Muzo.
Cette année marque les 80 ans du duo animalier. Pour célébrer cet anniversaire, les éditions Vaillant remettent les deux poètes sur le devant de la scène avec la parution d’un album-anniversaire. Un album souple de tout juste 100 pages, à la fois modeste par son format et riche par son contenu.
L’ouvrage s’ouvre en beauté sur le contenu du tout premier recueil de Placid et Muzo (1947) — aujourd’hui introuvable. S’ensuit une sélection de gags autour de quelques thématiques. Le tout est ponctué de belles illustrations d’époque et de documents d’archives rares. Cette anthologie doit avant tout son existence au magnifique travail de recherche et d’édition mené par Jean-Luc Muller, collectionneur et spécialiste de l’univers de Pif et de Vaillant, aux côtés de Mircea Arapu, l’un des dessinateurs franco-roumains de Placid et Muzo.
Pour offrir le meilleur rendu possible tout en respectant l’œuvre originale, un important travail de restauration a été mené. Un seul regret, finalement, à la fermeture de l’ouvrage : qu’il ne soit pas plus copieux. C’est le sentiment que donne Placid en 4e de couverture qui se lèche les babines. Mais il se murmure que d’autres surprises sont déjà en préparation.
Une chose est sûre : Placid et Muzo n’ont pas fini de se mettre en scène.
Par Rémi BARNAULT
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L’anthologie des 80 ans de Placid et Muzo est en vente aux éditions Vaillant, pour 9,95 €.