Favori de la rédaction
25 septembre 2025
À la fin du premier tome des Guerres de Lucas, Laurent Hopman et Renaud Roche nous avaient laissés avec un George Lucas triomphant. Son pari de film intergalactique rencontre un succès phénoménal et durable grâce à un bouche-à-oreille des plus efficaces qui prend par surprise les studios hollywoodiens. Ceux-ci ne croyaient tellement pas au projet qu’ils avaient accepté les conditions de rémunération du jeune réalisateur, lesquelles se révèlent désormais extrêmement lucratives et avantageuses… mais pour lui seul.
L’Empire contre-attaque comme jamais tu ne le verras.
Devenu millionnaire et ayant prouvé que l’univers qu’il vient de créer est bankable et qu’il peut réussir même si les studios ne le financent pas, George Lucas décide de poursuivre l’aventure Star Wars, mais en tant que producteur cette fois. L’expérience de tournage de Un Nouvel Espoir a en effet bien éprouvé ses nerfs, et il préfère déléguer la réalisation et l’écriture du scénario à d’autres talents, en l’occurrence Irvin Kershner et Leigh Brackett.
Son esprit en ébullition est déjà accaparé par d’autres projets : l’ouverture d’une galerie d’art consacrée à la BD, la création de Lucas Film pour la production et celle de Black Falcon pour les produits dérivés de la licence Star Wars, le développement de la saga Star Wars, mais aussi de celle d’Indiana Jones (dont il débute l’écriture avec Steven Spielberg et Lawrence Kasdan), et enfin la construction du Skywalker Ranch, qu’il imagine comme un refuge créatif pour réalisateurs en mal de financement.
Mais ses espoirs et ses rêves vont vite se briser sur les écueils de la vie et les conséquences du succès. Entre les conditions de tournage éprouvantes qui accablent le casting et les équipes, les crises d’ego de certains acteurs, les fuites de scénario dans la presse, les dépassements de planning et de budget, et bien d’autres obstacles encore, tout se ligue pour faire de la réalisation de L’Empire contre-attaque un véritable enfer, auquel s’ajoutent des épreuves personnelles pour le couple Lucas.
Un scénario dense et fluide tu écriras, et dans sa finesse tu excelleras.
Dans la masse de la documentation qu’il a dû lire, trier et structurer, Laurent Hopman a à nouveau réussi l’impossible : condenser en 208 pages, et sans en perdre l’essence, le chaos du tournage de L’Empire contre-attaque, la genèse d’Indiana Jones et de l’empire Lucas, ainsi que les épreuves personnelles vécues par George et Marcia Lucas entre 1977 et 1980, le tout sans jamais perdre en clarté ni en fluidité.
L’originalité du tome 2 des Guerres de Lucas réside en effet dans le choix du scénariste d’ajouter un éclairage plus personnel sur le couple Lucas, en parallèle et en complément des galères de tournage.
Contrairement au premier tome, qui était à 100 % concentré sur la genèse de Star Wars et le parcours professionnel de son réalisateur pour parvenir à la mettre sur pied, on découvre ici quelques facettes plus intimes d’un George Lucas à la fois ambitieux, rêveur, taiseux, obstiné, mais aussi généreux, confiant et fidèle en amour comme en amitié.
Ces moments plus personnels que le lectorat passe avec les Lucas lui permettent de reprendre un peu son souffle entre deux avalanches de mauvaises nouvelles liées au tournage.
Rappelé dès la couverture, le parti-pris artistique du tome 1 (consistant à placer le lecteur dans la position du cameraman qui filme Lucas) a été maintenu, permettant ainsi de s’immerger toujours plus dans l’esprit du réalisateur d’American Graffiti.
On voit aussi la dérive commencer à se dessiner entre Marcia et George, la première étant satisfaite du confort financier apporté par le succès de Star Wars et prête à fonder une famille, quand le second a encore beaucoup trop de choses à créer et à mettre en place pour faire aboutir son rêve.
Marcia soutient toutefois George dans ses choix, même si elle ne comprend pas toujours son obstination, lui, de son côté, dissimule l’ampleur des difficultés rencontrées lors du tournage afin de ne pas l’inquiéter.
Par les dialogues fins et les situations subtiles qu’il distille tout au long de l’album, Laurent Hopman réussit l’exercice délicat de diminuer aux yeux du lecteur la complicité du couple Lucas (pourtant très présente dans le tome 1), tout en montrant qu’elle est encore forte mais que son socle se fragilise.
Le rôle de Marcia est plus effacé puisqu’elle n’a participé au film que vers la fin, George lui-même s’en étant volontairement écarté.
Sa présence permet de rappeler que la condition féminine de l’époque était bien différente de celle d’aujourd’hui, et qu’elle et Carrie Fischer, étaient les seules femmes de la galaxie Star Wars.
Enfin, bien qu’il se soit entouré d’une multitude de personnes et de talents qui lui sont attachés, l’isolement de George se fait de plus en plus palpable au fur et à mesure que l’histoire avance.
Par les silences expressifs de son héros dans des moments clés comme l’annonce du dépassement de planning par Gary Kurtz, Laurent Hopman rend toute la tension et la solitude qui l’habite : il n’y a que lui pour savoir jusqu’où va et peut aller Star Wars.
Le phénomène est moindre sur Indiana Jones, qui est le fruit d’un travail collaboratif avec Spielberg et Kasdan, mais ces derniers, et surtout Spielberg, s’emploient aussi beaucoup à convaincre George que plusieurs de leurs idées valent le coup d’être intégrées dans ce qui sera le futur Les aventuriers de l’Arche perdue. Deux contre un…
Puissant sera le dessin que tu exécuteras, et nombreuses lectures il te permettra.
Le trait de Renaud Roche est toujours aussi expressif, et ses cases fourmillent de multiples détails que les fans comme les néophytes pourront s’amuser à repérer et décrypter tout au long des 208 pages de ce roman graphique.
Son utilisation des touches de couleur pour mettre en avant un élément précis sur des dessins ciselés en nuances de gris a encore gagné en subtilité et en finesse, en y ajoutant une dimension analytique qui permet plusieurs niveaux de lecture, selon le degré de connaissance qu’a le lectorat de la saga et de George Lucas.
Le résultat ? Quelqu’un d’inattentif ou de non connaisseur, au départ, finira au bout d’un moment par s’arrêter sur ces détails colorés et revenir en arrière, voire relire l’ouvrage pour repérer ce à quoi elle ou il n’avait pas fait attention.
L’un des plus beaux exemples de ce sens du détail et de la multitude de niveaux de lecture possibles est la première case de la page 26, où l’on voit George face à Marcia en train de lui expliquer qu’il va créer un système lui permettant de sortir des films de qualité sans avoir à les tourner lui-même.
Au-delà du texte en lui-même, qui peut également prêter à analyse, la bulle de dialogue est placée juste au-dessus d’une plante verte, seule touche de couleur de la case et de la page. Or, le vert est traditionnellement associé à l’espoir, sentiment qui anime le jeune réalisateur à cette époque. Mais il est bien le seul à penser ainsi, et les cases suivantes de la page représentent toutes des personnages qui lui tiennent un discours décourageant.
L’emplacement de la bulle lui-même est loin d’être anodin. Placée à égale distance entre George et Marcia, elle est prolongée par le paperboard qui liste déjà les six blocs de films à venir de ce qui n’est pas encore une saga pour le grand public.
Les deux éléments ainsi positionnés coupent la case en deux, avec Marcia d’un côté et George de l’autre, et montrent déjà symboliquement que ce système et la saga Star Wars elle-même vont séparer le couple, pour qui la distance se creuse dans cet épisode II, un peu comme la distance qu’il y a entre eux dans cette case.
Leurs attentes différentes sont également visibles à travers la façon dont Renaud Roche les a représentés, avec une Marcia détendue, assise jambes croisées sur un meuble et buvant un café, et George debout en train d’expliquer son idée, comme s’il était en présentation de projet.
Le dessin vient ici rejoindre et renforcer le scénario de Laurent Hopman, qui place déjà plusieurs jalons montrant l’affaiblissement de la relation du couple Lucas dans cet épisode II, tant sur le plan personnel que professionnel.
Enfin, le cadre photo avec le portrait de Mickey placé sur le meuble où est assise Marcia est un énorme clin d’œil, un brin ironique, au rachat par Disney de Lucas Film trente-cinq ans plus tard, en 2012.
Son emplacement en bas à gauche de la case ne le rend pas repérable immédiatement, l’œil du lecteur étant d’abord attiré par la bulle de texte, comme il se doit, puis par le paperboard, dont la liste fera réagir tous les publics, connaisseurs ou non.
En plus de ces petits cailloux malicieusement laissés par les auteurs, d’autres parallèles scénaristiques et artistiques sont repérables entre les deux volumes des Guerres de Lucas : l’accident de voiture de George qui ouvre le tome 1 fait écho à celui de Mark Hamill dans le tome 2, les visions du futur scénario d’Indiana Jones remplacent celles du lore de Star Wars, la pleine page représentant la foule patientant devant un cinéma diffusant Star Wars change de quartier, et les lettrages de couleur (jaune triomphant dans le tome 1, rouge sang dans le tome 2) ainsi que la confrontation avec les studios à la fin de l’épisode II forment un miroir en négatif de celle du tome 1, George Lucas devant cette fois céder du terrain face aux studios.
La Force avec toi sera et le monde entier tu conquerras
À la fois exercice de style et hommage continu à la saga Star Wars et à son créateur, le tome 2 des Guerres de Lucas atteint sans difficulté le niveau très élevé de qualité de son grand frère sorti en 2023, couronné des prix BD Fnac / France Inter, France Info et Canal BD / Pass Culture en 2024, et traduit depuis dans plus de 18 langues. [1]
Finesse du scénario, expressivité du dessin, renouvellement de l’approche, soin extrême apporté au travail éditorial : tout y est, et bien plus encore.
Chef-d’œuvre en devenir et must have absolu pour tout bédéphile qui se respecte, la saga des Guerres de Lucas confirme avec ce deuxième tome l’immense talent de ses auteurs et de la maison d’édition qui les porte.
Et en attendant le troisième volet, le public va être gâté ! Pour la sortie de l’épisode II le 8 octobre 2025, les éditions Deman ont mis les petits plats dans les grands avec une édition spéciale FNAC qui propose une couverture alternative, toujours dans les tons bleus, la couleur de la planète Hoth sur laquelle s’ouvre L’empire contre-attaque.
À cela s’ajoute une tournée de dédicaces françaises de début octobre à mi-décembre 2025 : de quoi ravir les fans et offrir ou se faire offrir les deux tomes pour les fêtes de fin d’année !
Par Gaëlle BEDIS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les guerres de Lucas, Episode II - Par Laurent Hopman et Renaud Roche – Deman éditions
Les guerres de Lucas - Paru le 04/10/2023
Les guerres de Lucas, Épisode II - A paraître le 08/10/2025
[1] La version américaine vient tout juste d’être publiée le 16 septembre dernier chez 23rd Editions et a reçu un accueil critique des plus chaleureux.