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En 1974, un petit libraire parisien affublé du titre d’une bande dessinée de Pellos et de René Thévenin datant de 1937, parue dans la magnifique revue Junior des frères Offenstadt : Futuropolis, ce libraire donc se lance dans l’édition. Aux manettes, la dessinatrice Florence Cestac et le graphiste Etienne Robial. S’ensuit un catalogue composé de classiques (Calvo en 30x40, La Bête est morte, la collection Copyright reprenant les grands classiques américains comme Popeye ou X9) et de jeunes pousses - une sorte d’avant-garde - appelés à un grand avenir : Tardi, Moebius, Bazooka, Jean-Claude Denis, Edmond Baudoin…
Trente ans plus tard, après un rapprochement avec Gallimard qui produisit quelques belles œuvres mais sans grande audace éditoriale, le label est relancé par Mourad Boudjellal (oui le Boudjellal de Soleil et du RCT de Toulon…) Il se distingue rapidement du paysage et l’éditeur Sébastien Gnaedig débauché chez Dupuis, apporte avec lui une nouvelle génération : Nicolas de Crécy, David B. , Blutch, Yslaire, Rabaté, Davodeau, et d’autres. On sort de l’album formaté à la Dupuis pour faire des vrais objets-livres, novateurs, singuliers. Arrivent dans la foulée Gibrat, Lepage, Christian Lax, Baru, Igort, Gipi, Joe Sacco, David Prudhomme, Luz, Zelba… Un catalogue unique.
Manifestes pour le temps présent
La rentrée Futuropolis 2024 est, comme souvent, éminemment politique. Elle propose des « livres à penser », à penser le monde, pour le changer ; à penser la vie, pour la changer, sans que l’on sache quel changement précèdera l’autre…
La vie a changé pour Gipi qui, en 2021, a publié sur Instagram, un gag qui tournait en dérision le slogan féministe selon lequel il faut toujours croire en la parole des femmes. Derrière, il a essuyé un shitstorm de grande ampleur qui a bousculé la vie de ce dessinateur et réalisateur italien, marqué à gauche, jusque-là adulé des médias et des foules, couvert de prix, de l’Italie jusqu’à Angoulême. De cette histoire, il sort Stacy, une fiction qui raconte les émotions que traverse un personnage confronté à cette expérience. « J’ai commencé à aller mieux quand j’ai compris que ce démon [le double-démon qui le représente dans la fiction. NDLR.] est né avec le désir de plaire, la reconnaissance par le succès et les compromissions hypocrites… » C’est en librairie dès le 21 août.
La vie a changé aussi pour les Gazaouis le 7 octobre 2023 lorsque des hommes armés du Hamas, soutenus par le régime iranien, ont massacré en Israël 1400 femmes, enfants, vieillards… et pris 240 autres personnes en otages, israéliennes comme étrangères, parce que juives. Israël a répondu par une guerre à l’encontre de Gaza qui a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes, notamment civiles. Joe Sacco, auteur de Palestine (créé avant que Gaza soit restituée à la Palestine puis contrôlée par le Hamas), ne pouvait rester inerte. Il prolonge donc son livre par le pamphlet Guerre à Gaza, qui bien évidemment sert la cause palestinienne qui l’a fait connaître. L’ouvrage fera son entrée en librairie le 11 septembre. Il sera intéressant de le confronter à un autre ouvrage qui sort en même temps chez Delcourt : Au cœur du 7 octobre, publié par un collectif d’auteurs israéliens mené par Uri Fink et qui recueille les témoignages des victimes de cette journée terrible, événement sur lequel Joe Sacco ne s’appesantit pas. On vous en reparle.
Au-delà de ce manifeste d’indignation fait dans l’urgence succède néanmoins un autre ouvrage de Joe Sacco, à propos d’une autre cause, une BD de reportage comme il sait les faire, plus articulée, cette fois-ci sur les violents affrontements entre musulmans et hindous dans les trois régions de l’Uttar Pradesh en Inde. Cela s’appelle The One and Future Riot (confrontations d’hier et de demain) et cela paraîtra en novembre.
Terminons sur une note d’espoir avec cet autre sujet qui occupe en permanence l’actualité : le réchauffement climatique et la perte d’une biodiversité face à une situation politique internationale erratique. Avec Sertão, Sébastien Carcelle et Laurent Houssin s’intéressent à la situation du Brésil au moment où Jaïr Bolsonaro est en passe d’être élu. Une enquête ethnographique sur les traces d’une agroécologie qui nous aidera peut-être à conjurer la fatalité. C’est pour août 2024.
Que faire quand l’espoir se montre cruel ? « Fuir ! Là-bas fuir ! » suggère Mallarmé. Chez les romanciers du passé, rien n’est mauvais dans leur beauté : en redécouvrant Nostromo de Joseph Conrad qui nous ramène à notre misérable condition humaine (août) ou Le Lion de Joseph Kessel, illustré par Anne Defréville, ce roman vif et simple nous rappelle que l’amitié absout les différences y compris entre les espèces (Octobre).
On peut aussi se référer aux luttes passées, comme cette Belle de Mai de Mathilde Ramadier & Elodie Durand qui racontent le combat de ces manufacturières qui, pour la première fois en France, entreprirent à Marseille en 1887, de faire grève. Elles ont fait bouger le monde. (Septembre). Il y a aussi Camarade Coucou d’Anke Feuchtenberger (pour octobre) qui parcourt 50 ans de communisme en Allemagne de l’Est.
Le recours aux sages
C’est ce que fait le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein associé avec Laurent-Frédéric Bollée qui font revenir Albert Einstein himself sous le crayon de l’élégant Christian Durieux. En le faisant revenir à notre époque, les auteurs nous mettent en lumière son héritage, tant scientifique, qu’humain, jusqu’ici indépassé.
Allons chercher la sagesse plus loin encore, si vous le voulez, au IIe siècle après J.-C. Chez Ptolémée, l’un des premiers cartographes de l’histoire, qui envisage le monde habité dans sa globalité. Son Grand Œuvre, Géographia, nous a simplement fait comprendre que le monde est un champ aussi vaste et infini à explorer que la connaissance.
Ardent sanglot qui roule d’âge en âge…
L’art, un « divin opium », enseigné par Baudelaire, est évoqué dans le second tome (sur trois) de l’adaptation du roman de Jean Teulé, Crénom Baudelaire ! de Dominique & Tino Gelli qui nous décrivent un génie des mots mais un bonhomme insupportable, absout par la beauté de ses vers.
Cet art fait de pigments que la tribu recomposée des Rupestres : Edmond Baudoin, Chloé Cruchaudet, Etienne Davodeau, Emmanuel Guibert, David Prudhomme, Pascal Rabaté, et Troubs, redevenus des hommes et des femmes des cavernes, appliquent sur les parois d’une grotte champignonnière sous l’œil de l’archéologue Marc Azéma et du photographe Rémi Flament des Traces rupestres, un collectif éblouissant.
L’art encore, mais musical cette fois, qui donne avec Rébétissa l’occasion à David Prudhomme de donner une suite à Rebetiko. Échapper, par la musique, à la lourde et insupportable grisaille de la dictature. Une éditon à l’italienne paraîtra avant la version définitive qui sortira en 2025.
Ces nouveautés, dont nous ne vous donnons qu’un aperçu, sont accompagnées de la réédition des grands classiques du catalogue. Nous y reviendrons !
Par Didier PASAMONIK
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