Chacal Hebdo - Par D. Ziegler & A. Baladi - Ed. The Hoochie Coochie

Par Hugues FRANCOIS 4 août 2025 
Née de la rencontre entre un auteur de théâtre, D. Ziegler, et d’un auteur de BD alternative, A. Baladi, Chacal Hebdo est une satire à clés pour parler d’un titre de presse dont l’histoire fait volontairement écho à celle d’un hebdomadaire critique qui occupe une place singulière dans le paysage de la presse écrite française. Autant le brûlot anarchiste a pu défrayer la chronique et se révéler clivant dans les années 1970, autant l’attentat de janvier 2015 a suscité un soutien collectif sans précédent pour l’hebdomadaire meurtri dans sa chair. Pourtant, ni la radicalité assumée du journal ni le symbole de la liberté d’expression qu’il est devenu, n’exonèrent les auteurs, dessinateurs et responsables éditoriaux d’une analyse critique de la trajectoire prise par le titre au fil des années. En s’appuyant sur des sources connues, telles que Mohicans de D. Robert, complétées par les témoignages collectés par leurs soins, Ziegler et Baladi proposent une relecture caustique de l’aventure du célèbre titre satirique.

Pour en saisir la trajectoire, les auteurs de Chacal Hebdo ont fait le choix d’une approche chronologique, mais déséquilibrée. Les deux premiers actes, les années 1970-80 permettent de planter le décor et de rappeler les origines des différents protagonistes. D’un côté Fiont et Vil poussent la chansonnette et de l’autre, le Pr Chignon et Cabagna fondent le journal historique Chacal Hebdo, résolument anarchiste, et la rencontre entre ces duos n’est pas chose aisée malgré les efforts de Bacu, déjà ami de Vil.

Si les années 1970 leur permettent à tous de rencontrer un certain succès, les années 1980 sont celles de la déprime durant lesquelles Chacal met la clef sous la porte et les tours de chant se font dans des salles vides. La décennie 1980 se termine avec Vil, seul, à côté d’un micro délaissé par Fiont, et c’est le même Vil solitaire qui renoue avec Bacu au début des années 1990 alors que l’aventure d’un journal qui ne fera pas long feu, La Grosse Bécasse, commence.

Et se termine rapidement en eau de boudin. Vil ne parvient pas à faire valoir une ligne philosophico-moderniste. Les conflits internes aboutissent à une scission à la suite de laquelle naît l’idée de relancer le titre Chacal Hebdo. C’est le début des grandes manœuvres pour évincer le Pr. Chignon et entourlouper Cabagna sur fond de judiciarisation des relations entre les protagonistes et l’entrée en scène de Rufus Milka. L’avocat va alors prendre une place croissante dans la vie du journal dont il devient un compagnon omniprésent.

La fin des années 1990 est marquée par les affaires du compère chansonnier de Vil que ce dernier refuse d’aborder dans les colonnes de Chacal, provoquant un premier départ de la rédaction. Cet épisode ouvre alors sur les années 2000, partie la plus substantielle de l’ouvrage, qui sont celles du changement de cap qui passe par l’intégration de nouvelles têtes au sein de la rédaction, le départ des anciens anarchistes devenus gênants, tel Souné, et un changement de ligne éditoriale aussi insidieux qu’à sens unique.

Ziegler et Baladi montrent ainsi comment, par petites touches, dans les choix des sujets, dans la manière de les traiter, notamment de les dessiner, une forme de confusion entre les pratiquants (le port du voile est un objet de raillerie récurrent par exemple) et l’appareil clérical s’installe dans la critique de la religion, en particulier de l’islam…

… Jusqu’au coup médiatique avec la publication des caricatures de Mahomet où en se faisant écho d’une question internationale, le petit journal d’origine gauchiste prend tout à coup une ampleur nationale, en porte-étendard de la liberté d’expression.

Là encore, c’est le contexte judiciaire qui a permis de propulser le journal et son propriétaire sous les feux de la rampe. La victoire juridique contribue à l’ouverture des vannes de "l’islamophobie", sous l’œil bienveillant des ennemis d’antan. Et puis, c’est le Festival de Conne, l’Université du patronat où Vil peut jouir pleinement de sa nouvelle notoriété sans se soucier réellement de la cohérence avec les racines du journal qu’il dirige.

Les années 2000 viennent confirmer la lente dérive d’un chansonnier qui rêvait des feux de la rampe devenu patron de presse en marge de la presse mainstream et joue entre les codes pour mieux se faire sa propre place au soleil : d’un côté la judiciarisation des débats et l’intellectualisation à outrance des positions politiques auparavant radicales, permettant de l’autre de proposer une critique acceptable qui se consolide progressivement sur fond de ce que d’aucuns qualifient désormais d’islamophobie.

Toute la finesse du propos de D. Ziegler et A. Baladi est alors de jouer sur l’articulation entre les actions individuelles et la manière dont elles génèrent des effets d’entraînement qui leur donnent in fine une dimension collective. Et c’est ainsi que « l’esprit Charlie », radical et anarchiste des années 1970, n’a jamais été autant revendiqué que quand son directeur se rapprochait du pouvoir, rejoignant ainsi « l’esprit Canal + », tous deux dilués aujourd’hui dans la galaxie médiatique de Vincent Bolloré.

Sur le fond, le propos est ainsi plus fin que le choix pictural le laisse penser a priori. Ce choix peut paraître assez inhabituel au regard de l’œuvre de Baladi mais se révèle finalement assez naturel par rapport à l’objet traité. Sans singer le style d’un Chacal Hebdo, l’utilisation de la caricature ouvre sur une galerie de personnages particulièrement riche qui se marie avec un ensemble de surnoms. Cette diversité et cette multitude constituent une BD « à clés », une invitation pour le lecteur qui se prend au jeu pour savoir qui est qui ?

L’ensemble est servi par des dialogues de qualité qui contribuent fortement à la personnalité de chacun des protagonistes tout en donnant du rythme à l’histoire, tant par l’écriture que par la mise en forme des phylactères. La convergence entre écriture BD et écriture théâtrale semble ici couler de source. Si le style de Baladi n’est pas celui auquel il nous a habitués dans ses autres œuvres publiées chez The Hoochie Coochie (Renégat et Revanche), l’utilisation d’une grille de base de six cases, alternant le blanc et le noir, souligne la dimension stratégique de ce qui se joue dans l’histoire tout en lui impulsant un rythme, notamment en n’ayant de cesse de recomposer ce damier pour contribuer à la narration.

Le tout est d’autant plus efficace que Baladi n’est pas avare de petites trouvailles graphiques. Parfois, c’est le contenu des cases et la mise en lumière de ce qui est représenté qui permet cette alternance de noir et de blanc tout en constituant un révélateur des attitudes, postures, intentions des protagonistes. L’usage de compositions en rupture avec le damier permet de ponctuer l’histoire, notamment, la récurrence de pages composées avec trois cases en haut à gauche coupant la page en diagonale, l’autre moitié laissant la place à un dessin unique.

L’histoire racontée peut paraître connue par beaucoup, elle n’avait jamais été racontée en bande dessinée et cette réalisation est sans nul doute une réussite. Si le dessin est caricatural, le propos ne l’est pas. Il n’en est pas moins incisif et critique, dans un esprit d’irrévérence pour ceux des personnages qui sont devenus des icônes après l’attentat qui a décimé la rédaction et qu’un Chacal Hebdo ne saurait renier !

Par Hugues FRANCOIS

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Code EAN : 9782487433052

Pour en savoir plus sur la démarche des auteurs, vous pouvez écouter l’interviewe d’A. Baladi dans le podcast Dans ma bulle

The Hoochie Coochie ✍ Dominique Ziegler ✏️ Baladi Politique Suisse
 
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4 Messages :
  • " Il n’en est pas moins incisif et critique, dans un esprit d’irrévérence pour ceux des personnages qui sont devenus des icônes après l’attentat qui a décimé la rédaction et qu’un Chacal Hebdo ne saurait renier !" Que veut dire cette phrase à la syntaxe approximative ? Qu’on aurait montré trop de révérence envers les victimes du massacre de Charle Hebdo de janvier 2015 ? Qu’ils l’auraient un peu cherché quand même ?

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    • Répondu par Mina le 5 août 2025 à  20:08 :

      Cee qui est sûr, c’est qu’il y a une copieuse interview des auteurs dans le dernier DBD !

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    • Répondu par Auteur le 5 août 2025 à  22:58 :

      Rhooo la mauvaise foi !

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    • Répondu par Hugues FRANCOIS le 12 août 2025 à  05:58 :

      Je ne crois pas que cette chronique légitime à un quelconque moment l’attentat contre la rédaction de Charlie et le passage en question souligne uniquement qu’on peut faire preuve d’irrévérence envers des icônes ce qui est, ou au moins a été, une des caractéristiques éditoriales de Charlie. Bref, un peu toute la différence entre les icônes et ce qu’elles représentent.
      Quant à la syntaxe, je vous concède qu’elle est un peu alambiquée. Le fait que le propos contienne deux idées aurait peut-être mérité deux phrases. Mais pour autant, cela justifie-t-il une lecture simpliste et manichéenne ?

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