Stéphane Oiry (Les Héros du peuple sont immortels) [INTERVIEW]

Par LA BIBLIOPHAGE 9 juin 2025 
À l'occasion de sa tournée de dédicaces, nous avons rencontré Stéphane Oiry pour sa magnifique bande dessinée intitulée "Les Héros du peuple sont immortels" (Editions Dargaud). L'un des plus remarquables albums de la saison.

Bonjour Stéphane, vous débutez votre tournée pour Les Héros du peuple sont immortels. Vous étiez au Mans il y a deux semaines, vous passez par Paris puis Bordeaux fief de Gilles Bertin le héros de cette histoire. Quel accueil recevez-vous ?

Franchement très bien, c’est assez agréable pour moi parce que je vois à quel point il y a un attachement autour de ce personnage. Notamment à Bordeaux et à Paris, où il y avait des proches, que ce soit sa compagne ou les membres de Camera Silens qui étaient là et qui sont très contents que cet album ait pu sortir et qui sont aussi satisfaits de l’hommage qui lui est rendu.

Donc c’est agréable pour moi. Pour le moment, je n’ai que des retours très positifs et c’est marrant parce que j’ai un peu l’impression d’intégrer une famille autour de Gilles Bertin ; enfin il y a cet esprit-là entre eux. Ils sont tous restés en contact et extrêmement bienveillants et solidaires donc c’était très agréable d’intégrer cette famille élargie.

Les Héros du peuple sont immortels, c’est l’histoire des 30 ans de cavale de Gilles Bertin après le braquage de la Brinks, mais c’est aussi et surtout l’histoire d’une scène et un mode de vie punk. Vous avez connu Gilles par sa musique ou par son fait divers ?

Par sa musique d’abord. Quand j’étais pré-adolescent j’ai vraiment découvert le punk et ça a été pour moi un bouleversement, ça a changé ma vie, le punk. C’est peut être pour moi une des expériences fondatrices puisque la scène musicale va me donner le courage, le culot aussi peut-être d’envisager de vivre du dessin, ce qui n’était pas du tout évident dans le contexte familial.

Et cette musique a été tellement importante pour moi, que moi-même je me suis mis à faire de la musique : j’ai fait de la batterie dans deux groupes à Strasbourg. Cela a été d’abord ça, la musique. Et à vrai dire, le fait divers, j’en avais pas vraiment connaissance à l’époque ; et puis j’ai cessé m’intéresser à Camera Silens en m’ouvrant à plein d’autres choses.

Ça m’est revenu grâce à un documentaire réalisé sur France Culture consacré à Gilles Bertin lors d’une émission qui s’appelle Histoire particulière, qui est diffusée le samedi et le dimanche en deux volets. Il était encore en vie, il venait de se rendre après son braquage, là il y a eu un petit retentissement, la presse s’est à nouveau intéressée à ce fait divers. Gilles Bertin était interviewé à droite à gauche. Et d’un coup, je prends connaissance de cette trajectoire invraisemblable et, bah, alors ça réveille en moi les souvenirs de Camera Silens et je me dis qu’il y a quand même quelque chose de formidable pour en faire une bande dessinée.

Gilles Bertin est le bassiste de Camera Silens. Quelle est l’importance quil’a eue ce groupe ?

Alors ce groupe, il a eu une importance toute relative à l’époque, c’était un groupe parmi tant d’autres parce qu’il y avait une grande effervescence à ce moment-19là, donc au milieu des années 80, c’est le moment où la seconde vague du punk en France explose avec ce qu’on appellera le rock alternatif.

C’était un groupe parmi d’autres. À Bordeaux, c’était un groupe important parce qu’il se démarquait par une attitude assez provocante, beaucoup de violence pendant les concerts. Mais il se repérait aussi car c’était ce qu’on appelle maintenant un groupe précurseur de la scène oï ou street punk. C’est le groupe qui a introduit en France le mouvement skinhead donc ils ont été un groupe dans les marges dont l’influence n’a cessé de grandir.

Aujourd’hui il y a beaucoup de groupes qui se revendiquent de Camera Silens avec de nombreuses reprises et pas qu’en France. Et c’est un groupe qui a très bien vieilli parce qu’il y avait une qualité d’écriture qu’on ne pouvait pas forcément retrouver ailleurs parmi les groupes qui chantaient en français et cette scène-là n’a jamais cessé d’exister. Donc c’est un groupe un peu marginal au début mais qui s’est finalement imposé comme une référence dans la durée.

Même en cavale en Espagne puis au Portugal il ne quitte pas vraiment la musique puisqu’il devient disquaire. Cétait risqué non ?

Oui, c’était risqué parce que, bien évidemment, il aurait pu se faire reconnaître et d’ailleurs je commence l’album par ça : un client qui pense l’avoir reconnu alors évidemment, il nie. Mais oui, ce qui est étonnant dans cette cavale, c’est qu’on n’a pas le sentiment qu’il cherche à se cacher. Il a vécu une vie relativement « normale », la vie d’un monsieur tout le monde. Il a travaillé dans ce magasin de disques, dans un bar, qui sont quand même des lieux fréquentés par le public, il aurait pu se faire identifier mais, finalement, il est passé à travers les mailles. Et, si on revient sur ce magasin de disques, oui, bien sûr, la musique a toujours été centrale.

Et c’est donc « très naturellement » avec l’argent du butin et avec le soutien de sa compagne qu’il a rencontrée pendant la cavale, qu’il envisage de monter ce magasin de disques, sur lequel j’avais un peu enquêté, qui a une certaine réputation à Lisbonne, où il y avait des imports où on pouvait trouver les choses les plus novatrices à ce moment-là. Gilles Bertin faisait très très bien son métier et même s’il venait de cette scène punk, on se rend compte qu’il a énormément diversifié ses goûts et finalement c’était un très grand connaisseur de la musique dans plein de styles différents. Cette ouverture s’est faite également, je pense, par l’influence de Cécilia, sa compagne, qui était journaliste et qui écrivait pour la presse musicale.

Quel est son rapport à la bande dessinée ?

C’est quelqu’un qui aimait beaucoup la bande dessinée, comme beaucoup de gens de cette génération où le Rock et la BD allaient de pair. Tout ça pris dans un mouvement contre-culturel. C’était incarné avec les journaux comme Fluide Glacial, Métal Hurlant… Donc il faisait partie de cette génération qui écoutait de la musique et lisait de la BD. Il éprouvait une vraie passion. Quand j’ai pu échanger avec Cécilia, ce qu’elle me disait, c’est que lors de ses nombreux déménagements ; ce qui lui importait le plus c’était sa collection de vinyles et de bandes dessinées. Donc vraiment c’était très fort.

Il appelle sa boutique Torpedo [1]. Ce n’est pas anodin : c’est un personnage de BD que j’adore personnellement. Il a cette dimension assez subversive parce que c’est un gangsterc’est une BD qui, aujourd’hui, aurait peut être du mal à trouver un éditeur parce que ce n’est pas politiquement correct. Et si je mentionne Fluide glacial ; c’est à cause de cette anecdote assez étonnante : ce qui , a permis d’identifier Gilles Bertin après le braquage, c’est un magazine de Fluide Glacial retrouvé dans leur planque avec les empreintes digitales de Gilles. Donc finalement il a été trahi par sa passion.

On découvre aussi sa vie de famille avec les copains de connerie, ses femmes et ses deux fils c’était pour nous attendrir sur le personnage ?

La dimension familiale est très importante. J’ai commencé l’interview en vous disant à quel point je me suis senti intégré à cette famille. Je pense que ce sont des valeurs très importantes. Il y a aussi, dans cette dimension, l’importance d’un cercle d’amis très proche, qui devient une famille. Je pense que c’est difficile de parler du punk sans parler de cette notion de tribu et qui fonctionne avec un certain nombre de codes : la musique qu’on écoute, les habits qu’on porte, tout ça fait que ça crée des relations très fortes et qui vont traverser les années. Ce n’est pas une trajectoire individuelle c’est certain que c’est aussi l’aventure de cette tribu.

« Attendrir »... C’est marrant parce que les choses que l’on me dit là : « - Ouais, tu transformes ce personnage, qui est quand même un brigand, en un héros. Tu lui donnes un statut héroïque... », avec l’impression que j’en fais quelque part une hagiographie, ne correspondent pas à ma démarche.

Si je mentionne les enfants, c’est parce que c’est une réalité, et que cela l’a rongé pendant toute sa cavale : il a abandonné ses enfants, son premier enfant en tout cas, et n’a pas pu éduquer son deuxième enfant correctement. Il s’est dit qu’il fallait qu’ils aient une vraie identité, et donc cela l’a amené à se rendre. Évidemment je ne peux pas faire autrement que d’en parler. J’avoue que ce sont des choses qui me touchent - étant moi-même père de deux enfants- et c’est parfois très compliqué.

Et je trouvais aussi que c’était une façon d’aborder la paternité à travers cette histoire parce que, quand on a ce mode de vie-là qui est un mode de vie dans les marges, qu’est ce qu’on transmet à nos enfants ? Il y a cette idée de transmission.

Dans votre dessin, que j’ai la chance d’avoir lu en noir et blanc et en couleurs, certaines cases semblent être des pochettes de rock vous tenez ça de votre travail d’illustrateur de presse ?

– C’est volontaire pour moi, c’est vrai que j’ai un goût pour l’illustration, j’ai toujours navigué entre illustration et bande dessinée, mon goût pour le graphisme s’est forgé aussi en regardant des affiches de concert, des pochettes de disques. Tout naturellement, je m’inscris dans cette mouvance-là. C’est cette idée de contre-culture, le goût pour les fanzines et les affiches ; cet album c’était pour moi l’occasion de dire tout ça : mon amour de ce dessin-là qui n’est pas qu’un dessin pour la BD, il va au delà, je me suis fait très plaisir en faisant ça.

En conclusion Les Héros du peuple sont immortels est une bande dessinée qui s’adresse à tous. Ça se lit comme un polar parsemé de références musicales... Vous avez mis du temps à convaincre Dargaud ?

Non pas du tout ! Cela a été immédiat. En fait, je connaissais très bien une éditrice chez Dargaud qui s’appelle Pauline Mermet (pour la petite histoire, elle était secrétaire de rédaction pour la revue Capsule Cosmic que j’ai fondée avec quelques copains). Donc on se connaît depuis très très longtemps et elle me disait souvent «  - Quand est-ce que tu fais un album chez Dargaud ?  ». Je ne trouvais jamais le temps et là, quand j’ai eu l’idée d’adapter le récit de Gilles Bertin, j’ai décroché mon téléphone et elle m’a dit banco ! . Cela a été très rapide.

– Vous avez reçu la validation de la veuve de Gilles Bertin et de ses enfants, c’était important ?

C’était très important. I faut bien remettre tout ça dans son contexte : j’ai échangé avec Gilles Bertin de son vivant sur la bande dessinée par messenger, on avait convenu de se rencontrer. Cela n’a pas pu se faire parce qu’il est tombé dans le coma, mais il validait complètement l’idée. Il était très enthousiaste. Donc j’ai continué à écrire le scénario et malheureusement, il ne s’est jamais réveillé de son coma, donc je me suis retrouvé avec ce scénario et là, j’ai vraiment douté. Je me suis dit que j’allais certainement abandonner, je ne me sentais pas forcément la légitimité pour porter ce récit sans lui et mon éditrice m’a dit : « - Vas-y  » et je me suis dit qu’il fallait que je soumette ce scénario à Cécilia.

Donc je le lui ai fait lire, et elle a été super, très émue. elle était encore en deuil. La mort de Gilles Bertin était très récente. Par ailleurs cette histoire n’est pas la vraie vérité, j’ai pris beaucoup de liberté par rapport à la réalité et ça, elle l’a très bien compris. Cela a été pour moi libératoire et je me suis dit : « Ça y est, je peux dessiner les planches ». Je lui ai fait lire le bouquin entièrement dessiné et je lui ai demandé si éventuellement, elle était OK pour écrire une postface... Et elle l’a fait ! Et ça, c’est un magnifique cadeau, ses mots sont très touchants.

Par LA BIBLIOPHAGE

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Code EAN : 9782205086218

[1] Une bande dessinée de Enrique Sanchez Abuli et Jordi Bernet parue en France chez Glénat. NDLR.

Dargaud ✏️ Stéphane Oiry Paris Bordeaux Lisbonne Strasbourg Berne
 
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