Favori de la rédaction
15 novembre 2024
Ce manga débute sur un marché aux esclaves de l’est de l’Iran actuel, en 1213. Où une enfant perse, Sitara (« Étoile »), est placée par son marchand auprès d’une famille de savants musulmans, afin de faire son éducation et augmenter de la sorte sa valeur transactionnelle. D’abord revêche, elle se prend d’affection pour sa maîtresse, Fatima, veuve qui l’ouvre au monde du savoir et des livres, et son fils lettré avec elle. Ce dernier finit cependant par s’éloigner, afin de compléter lui aussi ses études. Son départ s’effectue au grand regret de la jeune esclave. Elle ne sait pas encore qu’elle ne le reverra jamais.
Le temps passe et des nomades des steppes d’Asie orientale, dont on ne sait d’abord pas grand chose, en viennent à menacer la ville de Tus, où se situait l’action initiale. Les cavaliers mongols, puisque c’est d’eux dont il est question, s’emploient aux raids dévastateurs de la première phase d’expansion de l’empire de Gengis Khan. Elle prend place après l’unification sous son égide des tribus de Mongolie, auparavant en rivalité perpétuelle. Amorcée en 1206, la conquête se poursuit sous la conduite de ses quatre fils.
Après sa capture et la mort de sa maîtresse, Sitara est conduite à adopter son nom, Fatima, y compris par affection et reconnaissance envers elle. Elle est entraînée dans une odyssée à travers l’Asie, vers les capitales alors encore mouvantes de la maison régnante de l’Empire mongol en voie de constitution. Au-delà de son aptitude à survivre, armée de ses connaissances intellectuelles, son unique perspective d’émancipation, elle est animée par une quête de vengeance. Son but tourne autour de ses tentatives pour récupérer un précieux livre volé à la docte famille de sa défunte maîtresse.
Au final, la nouvelle Fatima trouvera sa place auprès des figures dirigeantes mongoles, et notamment Töregene. Cette épouse du troisième fils de Gengis Khan, Ögeteï, futur second chef suprême des Mongols, sera amenée plus tard à devenir la régente de l’Empire. Mais, pour le moment, ce premier volet de la série se clôture avec la mort de son beau-père, survenue en août 1227, évènement propice au déclenchement d’intrigues...
Les invasions mongoles ont pas mal inspiré les auteurs du franco-belge. On se souvient de Cinjis Qan (Glénat, 1996) de Patrick Cothias et Griffo, sur l’épopée vécue par Gengis Khan lui-même, en passant, par exemple, par l’uchronique L’Empire des steppes (série Jour J, tome 22, Delcourt, 2015) de Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et R. M. Guéra. Toutefois, ici, ce mélange de seinen et josei (shōjo plus adulte) tranche à sa façon tel un cimeterre mongol.
Tant il propose une combinaison affûtée entre un récit réaliste et un plaisant mode de représentation de personnages pourvus de traits enfantins ou de courbes chaleureuses. Les caractéristiques du graphisme permettent habilement à l’autrice d’éviter des limitations qui pouvaient s’imposer à elle. Ainsi, au plus près des faits historiques, la violence des conquérants mongols n’est pas édulcorée.
Autrement, costumes ou décors reconstitués avec un luxe de détails, à l’aide de leurs motifs d’inspiration orientale, contribuent à l’originalité de l’ambiance, y compris par rapport au shōjo conventionnel. Parce que celui-ci néglige volontiers de trop s’attacher aux arrière-plans. De tels motifs peuvent évoquer arabesques, entrelacs ou moucharabieh, sinon rappeler des formes prises par des passages de bandes dessinées de David B. et Marjane Satrapi, aux origines perses comme l’héroïne de ce manga, ou les œuvres de la Franco-Libanaise Zeina Abirached...
La mangaka confie dans un entretien situé à la fin du tome 1 de Jaadugar que sa passion pour ce sujet remonte à un voyage effectué dans sa jeunesse avec ses parents en Mongolie. À la base, elle s’inspire de personnages réels et donne dans l’exofiction, brodant sur le canevas de leurs vies. Surtout, son récit impressionne par son souci de reconstitution documentaire, très poussé. Il vient en appui d’une narration dense et d’une aptitude à doter ses personnages — en particulier ses protagonistes féminines — d’une profondeur psychologique marquante.
Tous ces éléments, auxquels s’ajoutent l’inclusion de clins d’œil graphiques par l’autrice (voir certaines physionomies de personnages), semblent confirmer son inscription dans une certaine tradition du shōjo. Plus loin que ses glorieuses aînées du Groupe de l’An 24 dans les années 1970, on peut la faire remonter directement au grand Osamu Tezuka, qui a œuvré également dans ce domaine. La mangaka s’en révèle une continuatrice vraiment convaincante.
En revanche, il reste à formuler une restriction, pas rédhibitoire, loin s’en faut. Mais Tomato Soup, l’autrice, était connue avant pour un manga à vocation culinaire. Ceci a dû jouer pour le choix de son nom d’artiste. On peut néanmoins déplorer cette curieuse habitude de certains mangakas, qui s’étend à leur imitation autre part en Asie, comme à Taïwan, consistant à adopter de discutables pseudonymes à consonance anglophone.
L’objectif vise, manifestement, pour une raison ou une autre, à préserver à l’excès leur anonymat. Hélas, quand ils en viennent à changer de registre, comme dans le cas d’un récit réaliste du type de Jaadugar, leur crédibilité, voire leurs ventes, pourraient en pâtir. Ils devraient y prendre garde davantage.
En effet, un lecteur potentiel en Occident qui découvre la série et comment s’appelle son autrice n’y verra pas forcément une référence warholienne. Une telle appellation favorise même un paradoxal malentendu, le grand public risquant de peu goûter à un nom susceptible d’être associé à un manque d’intellectualité. Dommage, car ce manga, primé avec raison au Japon, offre précisément tout le contraire. Et nous ne pouvons donc que conseiller sa lecture, au point d’attendre avec impatience la sortie prochaine de son tome 2.
Par Florian Rubis
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
"Jaadugar, La Légende de Fatima" T1 - Par Tomato Soup – Glénat - Prix : 10,95 €
En médaillon de l’article : couverture du tome 1 / © Tomato Soup (Akitashoten) 2022
Pour prolonger la lecture, voir entre autres :
"La Horde, comment les Mongols ont changé le monde" - Par Marie Faverau - Perrin
"Les empires nomades - De la Mongolie au Danube - Ve siècle av. J.-C.- XVIe siècle" - Par Gérard Chaliand - Tempus / Perrin