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Bonjour Krisfits. Nous sommes ravis de vous rencontrer à l’occasion de cette Japan Expo 2026. Pourriez-vous expliquer à nos lectrices et à nos lecteurs ce que vous êtes venue leur présenter sur le stand de l’éditeur Seikô/Dynamite ?
Tout d’abord, je tiens à dire que c’est une proposition formidable et une expérience très enrichissante, d’autant plus qu’il s’agit de ma première expérience en dehors de l’Italie et, même, de ma première expérience en Europe. Jusqu’à présent, je n’avais travaillé qu’avec des maisons d’édition italiennes, mais j’avais très envie de faire découvrir mon œuvre, Lost in Lust, au-delà des frontières italiennes.
Lorsque les éditions La Musardine m’ont proposé de publier Lost in Lust en français, j’ai trouvé cette opportunité extraordinaire.
Mon manga raconte l’histoire d’une jeune fille nommée Kurisu. C’est une jeune idole qui possède, en quelque sorte, deux personnalités. Sur Internet, lorsqu’elle est streameuse, elle se montre douce, innocente et incarne l’idole parfaite que tout le monde admire. En revanche, dans la vie réelle, elle est beaucoup plus garçon manqué : elle jure facilement, a un caractère bien trempé et nourrit également des désirs plus secrets.
Un jour, alors qu’elle navigue sur différents sites pour adultes afin de satisfaire sa curiosité et de prendre un peu de temps pour elle, elle découvre une application de rencontres assez particulière, appelée Blind Fling. Contrairement aux applications classiques, il n’y a ni photo ni nom : on y rencontre uniquement des inconnus, des personnes que l’on n’a jamais vues et que l’on ne reverra probablement jamais. Elle décide donc d’essayer cette application… et c’est là que tout commence.
L’héroïne récurrente de votre œuvre, Kurisu, vous ressemble physiquement, notamment avec sa chevelure bleue. Est-ce un choix artistique ou une simple coïncidence ?
Ce n’est absolument pas une coïncidence. Kurisu est un personnage directement inspiré de moi, aussi bien sur le plan physique que dans sa personnalité.
J’ai mis énormément de moi-même dans cette œuvre et dans ce personnage. Petit à petit, elle est devenue une sorte de « sona », c’est-à-dire mon personnage original qui me représente.
Certains peintres réalisent des autoportraits ; moi, j’ai choisi de donner vie à Kurisu pour me représenter. Bien sûr, certains aspects sont romancés et relèvent de la fiction.
J’ai toujours aimé l’univers de l’érotisme. J’ai simplement réuni deux de mes passions : le dessin et les hentai. C’est ainsi qu’est née cette œuvre.
Quels sont les thèmes qui vous tiennent le plus à cœur dans vos œuvres ?
Les thèmes qui me sont les plus chers, aussi bien dans mes mangas que dans mes illustrations, sont avant tout la body positivity.
J’essaie de faire comprendre que tous les corps peuvent être beaux et que tous les corps peuvent être séduisants. L’un de mes objectifs est de dessiner des morphologies très variées, pas uniquement celles qui sont constamment mises en avant sur les réseaux sociaux. J’aimerais qu’une personne regarde l’une de mes illustrations et se dise : « Ce personnage me ressemble… et je le trouve séduisant. Donc moi aussi, je peux être séduisant(e). » C’est extrêmement important à mes yeux.
L’autre thème fondamental est celui d’une sexualité vécue librement. Selon moi, on devrait pouvoir parler de sexualité avec la même simplicité que l’on parle de nourriture.
On demande facilement à quelqu’un : « Quelle est ta pizza préférée ? » J’aimerais qu’il soit tout aussi naturel de parler de sexualité. Je pense que le monde serait meilleur si chacun pouvait vivre sa sexualité librement, sans réprimer ses désirs, tout en restant, évidemment, respectueux des autres.
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de devenir mangaka ? Qu’est-ce qui vous a poussée vers cette carrière ?
C’est une question amusante, parce que, lorsque j’étais enfant, si l’on m’avait demandé quel métier je voulais faire plus tard, j’aurais toujours répondu : dessinatrice de manga.
Aujourd’hui, je fais exactement ce métier et je me considère comme extrêmement chanceuse. Lors des séances de dédicaces, je rencontre des lecteurs qui viennent me voir, me parlent de mes œuvres et me font des compliments. J’ai encore parfois du mal à réaliser que c’est réellement ma vie. Ce n’est pas que je n’y crois pas, mais il m’arrive encore d’être surprise de voir que c’est devenu mon quotidien. Je me sens vraiment très privilégiée.
En réalité, les choses se sont faites progressivement. J’ai commencé ma carrière sur Internet comme streameuse sur Twitch. J’étais créatrice de contenu et animatrice. Petit à petit, j’ai commencé à diffuser des sessions de dessin en direct sur Twitch et j’ai constaté que ma communauté s’y intéressait énormément. J’ai alors proposé de plus en plus d’illustrations et de contenus artistiques, au point qu’aujourd’hui, en tant que personnalité publique sur Internet, je me définis davantage comme illustratrice que comme créatrice de contenu.
Quels artistes vous ont le plus inspirée au cours de votre carrière ?
Le déclic est venu lorsqu’une librairie spécialisée en mangas a ouvert dans ma ville. J’habite en Sardaigne, en Italie. Jusque-là, je ne connaissais les mangas qu’à travers les dessins animés diffusés à la télévision, comme Dragon Ball ou les grands classiques. Lorsque je suis entrée dans cette librairie, j’ai découvert les hentai, dont j’ignorais totalement l’existence. Ce fut comme si un nouveau monde s’ouvrait devant moi. J’avais l’impression de découvrir exactement ce que j’avais toujours cherché sans le savoir. Je me suis dit : « C’est ça que je veux faire. » C’est à ce moment-là que j’ai découvert mes artistes préférés, comme Yuki Seto, Yamatogawa ou encore Kase Daiki.
J’aime particulièrement, chez Kase Daiki, cette alliance entre un style très anime et un rendu extrêmement réaliste.
Au fil des années, j’ai essayé de m’approprier les qualités de chacun de ces artistes. Par exemple, la manière dont Yuki Seto dessine la lingerie, certaines expressions du visage ou encore certains détails anatomiques. Je pense que mon style actuel est le résultat de toutes ces années passées à admirer ces grands artistes.
Dans Lost in Lust, nous avons d’ailleurs remarqué un clin d’œil à Métamorphose…
Oui, c’est un petit easter egg, parce que Métamorphose, de Shindo L, est probablement mon hentai préféré. Selon moi, un hentai n’est pas seulement une œuvre destinée à l’érotisme. C’est aussi un moyen d’aborder des sujets beaucoup plus profonds. Il peut raconter un drame, un récit d’horreur ou traiter de thèmes importants comme la drogue, la prostitution ou les violences. Je pense qu’il est essentiel que ce genre d’œuvres existe pour permettre d’aborder ces questions.
Vous êtes italienne : quelle place occupent aujourd’hui les mangas dans la culture du pays ?
Aujourd’hui, je dirais que la situation est assez similaire à celle que l’on observe dans de nombreux autres pays. Il suffit d’aller dans les magasins pour voir des vêtements à l’effigie des animes les plus célèbres. Les mangas sont désormais largement acceptés. En revanche, si l’on remonte dix ou vingt ans en arrière, lorsque j’étais plus jeune, la communauté des amateurs d’anime était beaucoup plus marginalisée. Les passionnés étaient souvent moqués et beaucoup avaient honte de parler de leurs centres d’intérêt. Aujourd’hui, c’est presque devenu un phénomène de mode.
Les conventions italiennes se sont énormément développées. Autrefois, elles étaient relativement peu nombreuses ; aujourd’hui, il y en a partout. En Italie, dès qu’un phénomène rencontre du succès, de nombreux événements similaires voient rapidement le jour. Je pense donc que cet engouement continuera à grandir, même si, au final, demeureront surtout les personnes qui sont véritablement passionnées.
Éclairez-nous aussi sur les mangas érotiques : à quoi ressemble ce marché aujourd’hui en Italie ?
Heureusement, la situation évolue progressivement et les choses se sont nettement améliorées ces dernières années. En plus de mon travail d’illustratrice, je m’investis également dans la vulgarisation autour des ero-manga et des hentai en Italie. J’essaie de sensibiliser le public et de faire tomber certains tabous qui entourent encore ces œuvres. Il existe beaucoup de passionnés, mais nombre d’entre eux n’osent toujours pas parler ouvertement de cette passion ni la montrer, par peur du regard des autres. C’est pourquoi j’essaie de créer, sur mes réseaux sociaux, un espace où chacun puisse se sentir en sécurité et libre d’en discuter. La différence est particulièrement frappante lorsque je compare les conventions italiennes avec la Japan Expo de Paris. On voit immédiatement que la réaction du public n’est pas la même.
Je vais essayer de vous l’illustrer de façon très visuelle. En Italie, lorsqu’une personne passe devant mon stand et aperçoit un manga érotique, elle baisse souvent les yeux, rougit, hésite et n’ose presque pas s’approcher. Elle est très timide. En revanche, ici, en France, les visiteurs viennent naturellement, discutent du manga sans gêne, posent des questions et parlent librement du sujet. Je trouve que les mentalités sont beaucoup plus ouvertes, et j’apprécie énormément cela.
Comme je le disais tout à l’heure, il ne devrait pas y avoir de honte à s’intéresser à ce type d’œuvres. D’autant plus qu’il s’agit de dessins, d’une œuvre de fiction, et non de pornographie mettant en scène de vraies personnes. Alors pourquoi devrait-on avoir honte d’aimer des illustrations ?
Vous avez déjà participé à de nombreuses conventions en Italie. Quelles différences et quels points communs voyez-vous entre celles-ci et la Japan Expo ?
La première différence est évidemment la taille de l’événement. La Japan Expo est gigantesque. Je n’ai même pas encore réussi à en faire complètement le tour, et j’espère pouvoir découvrir davantage de choses aujourd’hui [NDLR : l’interview a été réalisée le vendredi 10 juillet 2026] et demain, car tout est vraiment magnifique. Ce qui me frappe aussi, c’est le soin apporté aux détails. Tout semble extrêmement bien organisé. Il y a, par exemple, des interviews comme celle que nous sommes en train de réaliser, ce que je trouve très professionnel.
En Italie, les événements donnent parfois davantage l’impression que l’on improvise au fur et à mesure. On se dit un peu : « On verra bien comment ça se passe. » Ici, je sens une véritable attention portée à chaque détail. Je trouve aussi que l’offre est beaucoup plus variée. Comme il s’agit d’une convention consacrée au Japon, j’y retrouve beaucoup d’éléments que j’ai réellement vus lors de mes voyages au Japon. Ce n’est pas seulement une question d’apparence ou de décoration : on sent que les organisateurs et les exposants sont de véritables passionnés, désireux de partager la culture japonaise. J’ai également rencontré de nombreux artistes japonais qui présentent directement leurs créations. Cela donne à l’ensemble une authenticité que j’apprécie énormément. J’ai l’impression qu’ici, la passion est encore au centre de l’événement. En Italie, malheureusement, je trouve que cet aspect tend parfois à disparaître.
À l’exception de l’Artist Alley — que j’adore parce qu’elle permet de découvrir de jeunes artistes talentueux et de soutenir les créateurs émergents —, j’ai parfois le sentiment que certaines conventions sont devenues avant tout des lieux où l’on cherche à vendre toujours plus. On a parfois davantage l’impression que l’on essaie de vendre des produits que de transmettre une véritable passion. Bien sûr, je ne dis pas que tout le monde fonctionne ainsi. Il existe encore beaucoup d’exposants passionnés. Mais j’ai parfois le sentiment que, pour certains, la priorité est simplement de réussir à boucler les fins de mois. C’est compréhensible, mais cela change un peu l’esprit de ces événements.
En revanche, ce qui reste identique partout, c’est le public. Les passionnés sont les mêmes en Italie, en France ou ailleurs. Dès qu’une convention leur permet de rencontrer d’autres personnes partageant leurs centres d’intérêt, de montrer leur cosplay ou simplement de discuter du dernier anime qu’ils ont regardé, une atmosphère très particulière se crée. C’est ce qui fait toute la beauté de ce genre d’événements : permettre aux passionnés de se rencontrer et de partager leur enthousiasme.
Pour refermer cet échange, quel message aimeriez-vous adresser au public français qui s’apprête à découvrir votre première œuvre traduite ?
J’ai vécu une expérience absolument merveilleuse ici, à la Japan Expo. J’ai trouvé les Français extrêmement gentils, accueillants et chaleureux. C’est assez amusant, parce qu’en Italie, il existe un cliché selon lequel les Français seraient des personnes très sérieuses, un peu froides, toujours avec une cigarette à la bouche… (rires).
Mais, honnêtement, mon expérience est complètement différente. Toutes les personnes que j’ai rencontrées ici ont été adorables, très bienveillantes et très aimables. J’espère sincèrement que les lecteurs français prendront plaisir à découvrir mon manga. Et, surtout, j’aimerais qu’après l’avoir lu, ils se sentent un peu plus libres de vivre leur vie et leur sexualité comme ils l’entendent.
L’un des principes qui guide ma vie peut paraître un peu sombre, mais c’est une conviction profonde : « La vie est trop courte pour essayer de plaire aux autres. » Si vous avez envie de porter cette tenue, faites-le. Si vous avez envie de sortir avec cette personne, faites-le. Si vous aimez quelqu’un et que vous souhaitez le dire au monde entier, faites-le.
Je trouve profondément injuste qu’une personne doive renoncer à ce qu’elle aime simplement pour satisfaire les attentes des autres. Bien entendu, je parle toujours d’une liberté qui s’exerce dans le respect d’autrui. C’est essentiel. Mais il ne faut pas vivre uniquement pour faire plaisir aux autres. De toute façon, on ne pourra jamais être aimé de tout le monde.
En revanche, la seule personne avec qui vous passerez toute votre vie… c’est vous-même. Vous allez vivre chaque jour dans votre propre corps et avec votre propre esprit. Alors, autant apprendre à vous aimer un peu plus.
Par NICKYL
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